Fictions

Un vieux film

C'est un vieux film.

Aucune mention ne permet de dater l'enregistrement, mais on devine qu'il doit remonter à une époque d'avant les années 20, celles que nos historiens ont surnommées « les années folles ».

On y découvre des images stupéfiantes. Des gens qui marchent dans les rues, sans but apparent et le visage dénudé. Pour se saluer, ils s'emparent de la main de l'autre et la secouent vigoureusement, certains vont même jusqu'à des embrassades à la limite de la décence. Ils trouvent normal de protéger leurs parties génitales, mais pas leur bouche et leur nez ! Et ces ancêtres s'étonnent de leur espérance de vie limitée. Celle qu'ils appellent avec fierté leur « doyenne » aurait atteint 122 ans. 122 ans, et dans quel état ! Les bouffons !

 

C'est en vidant la maison de sa grand-mère que Carla est tombée sur ces archives. Aujourd'hui personne ne s'y intéresse plus, en dehors de quelques chercheurs qui observent ces images avec la même fascination condescendante que pour les bisons tracés sur les parois des cavernes. Les Réseaux ne diffusent guère ces vieilleries, dont la médiocre qualité technique n'a d'égal que celle de leurs messages dépassés, sinon carrément dangereux, au vu de nos connaissances actuelles.

Il n'est pas explicitement interdit de regarder ces films, mais comme on ne les trouve nulle part, nous avons éprouvé un délicieux frisson de transgression en organisant cette soirée, avec quelques amis invités dans notre vaste salon, dont les dimensions permettent de respecter la distanciation sociale réglementaire entre les convives. Au menu, chips, bière et pizza déposée sur le seuil par un étudiant en trottinette atomique, déjà disparu lorsque nous avons ouvert la porte en réaction à son texto – il paraît que dans le temps, les livreurs n'hésitaient pas à enfoncer un bouton de sonnette avec un doigt non protégé, on imagine l'hécatombe.

La grand-mère de Carla était encore une jeune fille au moment de la Grande Transition, et elle aimait raconter la vie d'autrefois, dans sa ville surpeuplée, avec ses foules dans les rues et les magasins, ses ouvriers sur les chantiers et ses voyageurs agglutinés dans les transports dits « en commun » - rien que ce terme, « en commun », suffit à donner froid dans le dos. On côtoyait des inconnus dont on ignorait tout, à commencer par leur statut sérologique et leur respect des recommandations d'hygiène. A l'époque le lavage des mains n'était même pas obligatoire, laissé à l'appréciation de chacun. Aucune sirène n'alertait les distraits et aucune amende ne sanctionnait les récalcitrants. Les vérifications automatiques des quantités d'eau utilisées n'étaient même pas mises en place, alors que ces gens, selon la grand-mère de Carla, maîtrisaient pourtant déjà des rudiments d'informatique.

 

Une fois les pizzas découpées, Carla a lancé le film, sur un vieux lecteur également récupéré chez sa grand-mère. Mais elle a dû arrêter après quelques minutes, tellement Nico riait, on a craint qu'il ne s'étrangle avec sa pizza. C'est qu'on voyait justement sur l'écran, comme en miroir déformé de notre propre réunion, un groupe d'amis en train de regarder un film, affalés sur un divan – un seul divan pour quatre, sans respecter les distances de sécurité, sans masques ni gants ; une des filles avait même le nombril à l'air, quand on sait tout ce qui peut s'introduire sournoisement dans un nombril ! Et ils arrachaient des bouts de leur pizza à mains nues, les portaient à leur bouche et quand le morceau étaient trop grand, le poussaient même à l'intérieur avec leurs doigts et tous les germes qui vont avec. « C'est pas possible, c'est une parodie... » dit Nico en reprenant son souffle, lui qui télétravaille pour un hôpital en dirigeant de chez lui les robots médicaux et infirmiers chargés de réparer les organes défaillants, suite à un accident, une agression ou une obsolescence non programmée, car malgré toutes les précautions, comme il aime répéter « le risque zéro n'existe pas » - il a déposé un brevet pour cette formule originale qui lui est venue un matin où il faisait son jogging sur son tapis roulant qui s'est arrêté brusquement, le projetant vers l'avant au prix de deux dents.

Carla a relancé la projection ; dans le film les amis étaient toujours dans leur divan, et je te passe une part de pizza, et je bois au goulot de ta bouteille de bière, et je te fais des papouilles dans le cou... incroyable. Nos rires avaient été remplacés par une stupéfaction croissante : ainsi des humains, êtres déjà doués de raison selon les écrits anciens, avaient pu avoir de tels comportements irresponsables, en des temps somme toute pas si reculés, puisque la grand-mère de Carla les avait connus dans sa jeunesse.

Quelqu'un a fait remarquer que le cinéma n'était pas forcément un reflet fidèle de la réalité et que la fiction permettait toutes les fantaisies. Lors de ses études il avait visionné un classique encore plus ancien, où l'on voyait un singe géant s'attaquer à des gratte-ciels ; cela ne voulait pas dire que de tels singes avaient vraiment existé. Mais quelqu'un d'autre lui a rétorqué que l'imagination avait tout de même des limites, notamment celles de la responsabilité sociale, que personne n'allait s'identifier au singe géant mais que par contre, des esprits plus faibles pouvaient prendre exemple sur ces jeunes gens insouciants, vouloir tester la proximité physique ou la nourriture à ingestion manuelle, ce qui risquait de mettre en danger leur entourage ou même l'humanité tout entière.

Sur cette parole forte, le silence s'est fait, et certains ont même subrepticement reculé leur siège hors de portée virale de leurs voisins les plus proches.

Durant ces échanges l'histoire s'était poursuivie sur l'écran, et à présent les mêmes amis étaient assis côte à côte dans un auditoire, les yeux rivés sur un professeur qui traçait toutes sortes de signes sur un tableau, les entourant de ronds reliés par des flèches – ils ne connaissaient pas les cours à distance, à cette époque ? Un gros plan sur un garçon et une fille, qui se pelotaient déjà dans la scène du divan, révélait des doigts entrelacés, en l'absence de toute trace de gel hydroalcoolique. Soudain, la fille chuchotait quelques mots à l'oreille du garçon, toujours sans masque, alors même que le conduit de l'oreille est un boulevard pour les agents infectieux, remarqua à voix haute Nico, qui n'avait plus du tout envie de rire.

Vous voulez vraiment regarder ça... ? lâcha-t-il quelques instants plus tard, alors que les jeunes gens venaient de se précipiter dans une chambre et se jetaient sur un lit, face à face, la bouche de l'un à portée de postillon de celle de l'autre, et se rapprochant encore. Non, ils n'allaient quand même pas... ? Sans même se brosser les dents ?

 

 

Hé les gars... dit Carla soudain, coupant la projection au moment où les jeunes gens allaient entrer en pleine action.

- Quoi, qu'est-ce qu'il y a... ?

- Il y a qu'il va être huit heures et qu'on est le 16 mars.

- Ah oui...

Naturellement, tous savaient ce que signifiait le 16 mars à 20h : une coutume venue d'on ne savait où, qui consistait à ouvrir sa fenêtre, y passer la tête et applaudir, durant cinq minutes, chacun à son tour. Personne ne savait exactement ce qu'on applaudissait, mais c'était un des rares moments où d'un immeuble à l'autre, les voisins se faisaient face, et pour rien au monde Carla ne l'aurait raté. A ceux qui se moquaient d'elle, plus ou moins gentiment, elle rétorquait que tous nous faisions chaque jour un tas de choses que nous serions bien en peine de justifier, si quelqu'un nous posait la question. Carla avait d'ailleurs sa théorie sur le sujet, venue de sa grand-mère, encore : lors d'une terrible épidémie, qui avait décimé la planète, les gens avaient pris cette habitude de vérifier tous les soirs lesquels de leurs voisins étaient encore vivants, en s'applaudissant aux fenêtres. Peu vraisemblable, mais pour faire plaisir à Carla on faisait semblant d'y croire. En tout cas il en restait cette trace annuelle, répandue dans de nombreux pays, même si la date et l'heure variaient dans l'espace et dans le temps. Quelques applaudissements ne pouvaient pas faire de mal, à condition de se laver les mains immédiatement après.

Ce même 16 mars, une brève cérémonie avait lieu devant le Monument à l'Infirmière Inconnue, sur lequel quelqu'un avait tracé, en lettres indélébiles, un slogan que finalement les autorités avaient renoncé à effacer ou à dissimuler : « Il y a plus inconnu que l'Infirmière Inconnue : la Femme de ménage ! »

On a donc docilement fait la file pour quelques secondes à la fenêtre, clap-clap-clap, jamais plus de deux à la fois, avec un petit signe à la personne d'en face, en espérant qu'elle n'appellerait pas la police pour dénoncer ce rassemblement suspect. Même si Carla disposait des attestations nécessaires, une visite policière n'est jamais agréable.

- Tu viens, Nico... ?

- Non, trop froid, bougonne-t-il

Nico se la joue parfois chef de bande, même s'il n'y a plus de bande possible puisque tout regroupement de plus de cinq personnes est interdit, sauf autorisation spéciale. Il y eut un temps où les professions médicales s'étaient dévalorisées et d'ailleurs fortement féminisées, toujours d'après ce qu'en racontait la grand-mère de Carla. Difficile à croire aujourd'hui que nous savons que la santé est notre bien le plus précieux, auquel il vaut la peine de sacrifier tout autre besoin. Notre longévité en dépend, en attendant que les promesses d'immortalité se réalisent. Nico dirige aussi un laboratoire dont les résultats font la fierté de notre pays. Aussi, s'il ne veut pas se lever pour participer au rite, personne ne songe à le lui reprocher, et s'il exige que la projection soit remise en route, Carla se précipitera pour relancer le film.

Où en étions-nous... ? Ah oui, l'imprudente étreinte. Comme on ne sait pas combien de temps elle dure, Carla propose de la passer en accéléré, pour être sûrs d'arriver au bout avant le couvre-feu. Seul Nico a l'autorisation de circuler la nuit, et on sait que ce n'est pas lui qui va ramener les autres à la maison, même s'il a le droit exceptionnel de transporter des gens à l'arrière de son ambulance.

On a donc observé la scène avec un détachement feint. Dès que les protagonistes en ont fini en se jetant sur le dos, le garçon a saisi un paquet sur la table de chevet et, vous le croirez ou non, il a allumé une cigarette, avant de la tendre à la fille. Une cigarette ! Ce seul moment suffirait pour justifier une interdiction aux moins de 80 ans.

Puis tout le monde s'est levé très vite pour reprendre vestes et manteaux, ajuster les masques et plonger dans la nuit, après les salutations distanciées d'usage. J'espère qu'on ne fera pas de cauchemars ! a lancé Chloé sur le pas de la porte.

 

Une fois seuls, Carla et moi avons échangé un simple regard, qui nous suffit pour nous comprendre. Puis nous avons débarrassé les verres, les bouteilles et les restes de pizza. Tu veux revoir la séquence... ? m'a-t-elle demandé, connaissant ma lenteur à l'allumage. Nous l'avons donc regardée ensemble, sur le divan, nous rapprochant subrepticement sans prendre aucune des précautions d'usage. Nous avons même laissé le film se dérouler plus loin, dans l'espoir d'une autre scène suggestive ; mais peu après le moment d'intimité, les jeunes gens se disputaient et c'était tellement banal que Carla a coupé le son, m'a tendu la main et m'a simplement dit : viens.

Nos coeurs battent très vite tandis que nous nous dirigeons vers la chambre, entrelaçant nos doigts dégantés et nos yeux échangeant le désir fou d'oublier toute prudence, le temps d'une nuit.

Contrairement aux personnages du film, nous n'avons aucune excuse. Nous connaissons les risques. Au cas où, sachez que nous avons déposé nos deux testaments bien en vue sur la table de la cuisine.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Remue-ménage

Je ne sais pas comment font les autres. Moi je n'y arrive pas.

 

J'ai donc dessiné le plan de l'appartement et l'ai divisé en trente zones à peu près égales. Chaque zone correspond à un jour du mois. Le premier, je commence par la chambre, je m'occupe des tables de chevet, des tentures, le dessus de la garde-robe et le dessous du lit. Le deux, je termine la pièce. Le trois je m'attaque à la bibliothèque, qui nécessité bien deux journées. Le cinq mon bureau passe à la moulinette, et ainsi de suite. Le trente, enfin, je frotte la baignoire.

Les mois de trente-et-un jours, je m'octroie une journée de repos. Si Dieu a créé le trente-et-unième jour, ce n'est pas pour rien. Sauf bien sûr en mars, qui permet de rattraper les jours manquants de février.

Quand je reçois des amis à la maison, il m'arrive d'inverser l'ordre des priorités. En été, l'apéro en terrasse s'impose, alors soit j'invite en fin de mois, soit je transfère la zone 25 en zone 10, par exemple. Mais si je choisis la fin de mois, il faut aussi que j'adapte la zone 6, car après l'apéro, ils devront probablement passer aux toilettes. S'ils restent à dîner, la zone 19, avec sa table en bois et ses chaises au tissu clair, doit également être nettoyée à fond. Tout cela demande beaucoup de rigueur et d'organisation.

Les tournées doivent aussi tenir compte des saisons, car en hiver les invités évitent la terrasse mais risquent, par contre, de réclamer une douche chaude. Il m'arrive donc d'inverser chambre et salle de bains, sauf quand ma mère annonce son passage, parce qu'elle tient à faire sa sieste dans mon lit, en zone 2, et pas sur mon divan en zone 16. Je dois en tenir compte.

 

Quand Louise est venue s'installer au-dessus de chez moi, je l'ai invitée à venir prendre le café, un matin où j'étais en congé. On était le dix-sept du mois, je l'ai accueillie dans le salon, nettoyé la veille. J'espérais qu'elle ne se rendrait ni aux toilettes, ni dans la salle de bains, ni dans ma chambre, mais elle n'y avait rien à faire.

Comme je sentais une certaine complicité s'installer entre nous, je lui ai exposé mon système en quelques mots. Elle m'a écoutée avec attention, en examinant sa tasse vide sous toutes les coutures (bien qu'une tasse n'ait pas de coutures) et dans tous les recoins (bien qu'une tasse n'ait pas non plus de recoins). Ciel, me dis-je, serait-elle sale (la tasse, je veux dire) ? Et justement elle a levé les yeux pour me demander : et pour la vaisselle, tu fais comment ?

Je n'y avais pas pensé. La vaisselle, c'est au jour le jour. Elle a pincé les lèvres. Donc, je construisais un système cosmique très élaboré, et j'oubliais d'y inclure la moitié du ciel (ou de l'enfer, cela dépend comment on considère les tâches ménagères) ?

Elle a reposé sa tasse sur la table basse (dépoussiérée, les piles de magazines classés par titre et date), et s'est mise à énumérer mes négligences : lessive, repassage, carreaux, détartrage, sans compter les soins à la personne, les factures à payer, les courses hebdomadaires, l'achat de vêtements, le dentiste… Sans quoi la vie n'est qu'anarchie et perte de temps, et imagine les malheureuses qui ont des enfants ? Voyons, m'a-t-elle lancé, quand passes-tu à la boulangerie ? Ben, quand il n'y a plus de pain… Ah, je vois ! s'est-elle esclaffée, quand il n'y a plus de pain ! Elle en pleurait presque de rire.

Une fois calmée, elle m'a demandé une feuille de papier et des crayons de couleur. Je suis allée les chercher dans le bureau, situé en zone 24, je ne vous dis pas le bordel.

Le bloc de feuilles sur les genoux, elle a dessiné le plan de l'appartement (le sien était pareil au mien, en plus rationnel sans doute). Puis chaque pièce en détail, avec les meubles, la décoration, les fonctions des différentes machines. Puis une liste d'activités plus ou moins fréquentes et régulières. Et enfin, tout ce qui relevait de l'exceptionnel, de l'accidentel, mais qu'il fallait tout de même prendre en compte. Je suis retournée dans le bureau chercher un autre bloc de papier.

Je l'ai laissée travailler jusque midi, tout ne m'occupant de la zone 17, du côté de la salle à manger. Puis j'ai fait un saut à la boulangerie et chez le traiteur pour nous chercher de quoi déjeuner. Elle a avalé son sandwich sans rien perdre de sa concentration. Enfin, vers les trois heures de l'après-midi, elle a reposé bruyamment crayons et papier, s'est rendue aux toilettes (j'aurais dû le prévoir), puis à la salle de bains (aïe), heureusement, elle ne m'a demandé de pouvoir faire une petite sieste sur mon lit.

M'invitant à venir m'asseoir à ses côtés, elle s'est mise à m'expliquer son système. Enfin ton système, légèrement adapté, s'est-elle hâtée de corriger. Quand on déposera le brevet, ce sera naturellement à nos deux noms.

(Quel brevet ?)

 

Je résume.

Pour commencer, le nettoyage mensuel est évidemment insuffisant. Du moins ça dépend des zones. Louise propose donc un code couleur ajouté à la numérotation, dont elle a affecté chaque pièce, meuble, activité.

Rouge pour le décrassage quotidien – par exemple la vaisselle, la cuisine – bleu pour les activités hebdomadaires – changer les draps – vert pour ce qui peut attendre un mois – les vitres – jaune pour l'occasionnel – réorganisation de la penderie. Et je vous passe les différentes nuances. L'essentiel étant moins la fréquence, qui dépend des autres obligations, notamment professionnelles, que l'ordre des priorités : on ne passe au bleu que si les tâches rouges ont été correctement accomplies, et ainsi de suite, jusqu'à épuisement (des tâches).

Lucie a même prévu le coup des visites, grâce à un code mauve permettant d'identifier les zones à risque et de permuter l'ordre de passage, si nécessaire.

Tout cela peut paraître horriblement compliqué, mais avec un bon organisateur de tâches, on s'en sort sans problème. Tiens, ça me fait penser qu'il faut que je passe mon ordi à l'antivirus (tâche bleue, ne pas oublier). Pour s'y retrouver, Lucie a créé un logiciel qui prend en compte l'ensemble des cas, en intégrant tous les paramètres, maladies, vacances et jours féries, déménagement, naissance, achat d'un chien.

 

Il n'y a plus qu'à déposer le brevet. Louise veut nous inscrire au Salon des inventeurs, tiens, encore un de ces termes où le français hésite sur le féminin, inventeuse, inventrice ? Pourtant, me dit-elle, la plupart des choses utiles ont été inventées par des femmes, les essuie-glaces, les sorties de secours, la maison à chauffage solaire et même, eh oui messieurs, la bière ! Et elle éclate d'un grand rire qui me fait ravaler mon scepticisme.

Elle imagine aussi notre méthode sur YouTube, vue et appliquée des millions de fois, et crois-moi ça rapporte, dit-elle ! Ma chérie – elle m'appelle sa chérie malgré l'état de ma zone 30 bleue – ma chérie, nous allons être riches ! Et tiens, dis-moi : quand tu seras riche, qu'est-ce que tu vas faire ?

À vrai dire, je n'y ai pas vraiment pensé. Mais maintenant qu'elle me le demande… eh bien, je pense que la première chose que je ferai, sera d'engager une femme de ménage.


(Extrait de "Déserteuses", Academia-L'Harmattan, 2015)

Mis à jour (Lundi, 13 Avril 2020 08:18)

 

Vieille peau !

Vieille peau ! Lui criaient-ils parfois à son passage.

Elle l'aimait bien, sa vieille peau

Ses taches et ses plis

Crevasses et cicatrices

Vieille peau vibrante de souvenirs

Celle qui prenait tout

La glace et la brûlure

Les coups et les caresses

Le frôlement du vent, des vagues, d'autres peaux effleurées

 

Interdit.
Tout cela est interdit.

Alors la vieille peau se relâche

Craquelée d'être lavée et relavée

Frottée selon les consignes

Si froide d'être privée de soleil

Privée d'autres peaux délaissées

 

Vieille peau des paumes usées

L'une posée, tranquille, sur le genou

Et l'autre, confiant sa ligne de vie

Au pelage d'un chat endormi

 

Contribution à l'expo virtuelle "Peau et mots sous confinement"

 

Confinée

Jour après jour, du matin au soir, elle reste assise devant sa fenêtre.

La fenêtre donne sur la rue. La rue donne sur la ville, la ville donne sur le monde. Le monde donne sur l'infini..

Au début quand les visites ont été interdites, sa fille venait se poser sur le trottoir, et elles pouvaient se voir, se faire signe à défaut de s'entendre, sa chambre est au troisième étage de la Résidence. Maintenant, même cela n'est plus possible. Alors on leur a distribué des tablettes, on leur a expliqué le fonctionnement, mais ses mains tremblent trop, et c'est l'aide soignante, ou la femme de ménage, qui doit la tenir pour elle. Elles sont gentilles, les aide-soignantes et les femmes de ménage, elles font comme si elles n'écoutaient pas, mais bien sûr elles entendent, si au moins sa fille avait voulu apprendre le polonais, ou le yiddish, elles pourraient garder un semblant d'intimité, mais en français c'est pas pareil ! Et puis c'est quoi cette façon de communiquer ? Quand elle parle à la photo posée sur sa table de chevet, elle passe pour folle, tandis que quand elle s'adresse à cet objet froid, qui ne lui appartient même pas, elle passe pour moderne !

La première fois qu'elle a aperçu le visage de sa fille sur l'écran, elle a spontanément avancé la main pour le toucher, mais la kiné qui lui tenait la tablette ce jour-là a arrêté son geste : les objets peuvent aussi transmettre la maladie. D'une certaine manière ça l'a rassurée, que les objets soient aussi dangereux que les humains.

Il faut manger, lui a dit l'infirmière ce matin. Avant, sa fille lui apportait une douceur, parfois un plat cuisiné par elle, ça lui rappelait combien elles étaient toutes deux piètres cuisinières et comment elles en riaient ensemble. La cuisine de la Résidence est bien meilleure, est-ce sa faute si elle n'a pas d'appétit ? Mais non, bien sûr, elle ne veut pas se laisser mourir de faim, pas maintenant. Pas quand le dernier regard qu'on emporte est déformé par des lunettes de protection et que la main qu'on tient, si on a la chance d'en tenir une, porte des gants.

Alors elle mord et elle mâche et elle avale, elle mord elle mâche elle avale, sans quitter la fenêtre des yeux. La fenêtre qui donne sur la rue. La rue qui donne sur la ville, la ville qui donne sur le monde. Le monde qui donne sur l'infini, cet infini peuplé de souvenirs.

 

 

Version audio disponible sur le Grain des Choses 

 

Une visite imprévue

 

Quand elle est remontée dans la chambre, Simone pleurait.

Je reposais tranquille dans mon cadre, sur la table de chevet, les joues roses, le regard franc et rieur. A l'arrière-plan, on apercevait un bout de plage, puis l'infinité de la mer.

Elle s'est littéralement jetée sur moi, m'a serrée contre elle et trempée de larmes. Heureusement, je suis protégée par un filtre plastifié - pas de verre, ont-ils dit à notre arrivée, risque de se blesser ! Ils avaient raison : à me serrer comme ça, elle aurait pu se couper et m'abîmer, aussi. Mon beau sourire fendu en deux.

J'aurais voulu comprendre la raison de ses larmes. Quand elle est descendue dans le réfectoire, à l'heure du goûter, rien ne laissait présager tant de désespoir. Elle semblait calme – triste mais calme, comme elle l'est depuis son arrivée ici, où seules mes visites semblent lui procurer du plaisir. Je veux dire : les visites de mon double humain.

 

La porte s'est ouverte à la volée pour laisser entrer Edna. Elle a beau être presque pliée deux, elle marche comme si elle partait au combat. Comme à son habitude, elle n'a pas frappé à la porte, n'a pas demandé la permission de s'asseoir, s'est affalée sur le lit, sans même ôter ses chaussures. Elle est comme ça, Edna. Grande gueule. Mauvaises manières. Simone l'adore, va savoir pourquoi.

- Allez Simone, elle a lancé, on va pas se laisser faire.

- Désolée, a bredouillé Simone, ça coule tout seul...

- Mais c'est très bien, les larmes, c'est bon contre la sécheresse de la cornée. Si seulement je pouvais pleurer. Alors vas-y. Verse tout. Après, on va parler.

 

Peu à peu Simone s'est calmée, a relâché son étreinte puis m'a reposée, avec précautions, sur mon socle en bois.

- C'est ta fille, hein ? a dit Edna en me jetant un coup d'oeil.

Simone a hoché la tête.

- Là elle avait quoi... vingt ans ? Trente ? Je l'ai croisée dimanche dernier, elle a bien vieilli, dis donc.

- Dieu sait quand je la reverrai, a marmonné Simone, et quelques larmes retardataires ont perlé à ses yeux.

- Dimanche, dit Edna, tu vas la revoir dimanche.

- Mais... commença Simone.

Edna poussa vers elle un journal qu'elle avait apporté : regarde.

Simone plissa les yeux pour lire le titre sans lunettes, puis les leva vers sa visiteuse. Interrogateurs. En grandes lettres, l'article annonçait « Emeutes dans les prisons italiennes contre la suppression des visites ».

- Mais on n'est pas des prisonnières, soupira Simone.

- Ah bon ? Tu crois ?

- Je veux dire : on n'a pas leur force. On n'a pas leur colère...

- Ah bon ? Tu crois ? répéta Edna.

 

Ce soir-là, Simone m'a soulevée et emmenée avec elle dans le réfectoire. C'est comme ça que je peux témoigner des incroyables événements qui ont sécoué le Home des Alouettes. Le Mouroir aux Alouettes, comme l'appelait Edna.

Lorsque le repas a été servi – un potage qui sentait bon les légumes en boîte – toustes, d'un même mouvement, ont saisi leur cuiller, mais au lieu de la tremper dans leur assiette, se sont mis à taper dessus. D'abord lentement – kling... kling.... – puis de plus en plus vite – kling kling kling – puis en variant le plaisir par un coup sur la table – kling tchak, kling kling tchak... Des personnes qui ne parvenaient plus à attraper une balle arrivaient soudain à suivre toutes les nuances du rythme imposé par Edna. Et certaines accompagnaient les coups d'un grand rire.

Au bout de quelques minutes, on a vu surgir le directeur, tout affolé.

- Mais qu'est-ce qui se passe ici ?

Edna s'est levée, très digne, bien que toujours courbée en deux, d'un seul geste de la main elle a ramené le silence, puis elle a fait face au directeur et d'une voix ferme elle lui a dit simplement : nous exigeons le maintien des visites.

- Voyons... a commencé le directeur.

Le virus. Les personnes ssensibles. La responsabilité. Les avis d'experts. Les consignes officielles. Tout y est passé. Edna est restée debout, sur ses jambes qui lui faisaient si mal, et quand il s'est arrêté de parler, elle a simplement répété, sans hausser le ton : nous exigeons le maintien des visites.

Et toustes ont repris en choeur, en s'accompagnant de coups de cuiller sur les tables : nous-exigeons-le-maintien-des-visites, nous-exigeons-le-maintien-des-visites...

*

 

C'est dimanche. Les visiteurs sont accueillis par l'équipe soignante, invités à se désinfecter les mains après avoir reçu un feuillet avec des recommandations.

Voici ma version humaine, avec des années et des kilos en plus. Edna avait raison : j'ai pris un coup de vieille. Je me vois m'approcher de Simone, d'abord timidement, lui toucher la main, puis l'épaule, et enfin la prendre dans les bras. Sans serrer trop fort parce qu'elle, elle n'est pas plastifiée, et qu'elle pourrait se briser.

Elles sont là, dans la chambre, assises sur le lit, sans parler, puis peu à peu des mots leur viennent, légers comme des nuages qui passent.

 

- Et comment ça se fait que la direction a changé d'avis ? demande mon double. J'ai reçu un mail m'informant que les visites sont interdites pendant deux semaines. Et tu m'as confirmé au téléphone...

- Oh, c'est une longue histoire... sourit Simone, qui n'a toujours pas lâché la main de sa fille. Il faudrait que je te parle de prisons, d'Italie... En tout cas, c'est grâce à Edna.

- Edna ? Ah tiens, je l'ai vue dans le salon, en train de lire un magazine. On dirait qu'elle n'a pas reçu de visite aujourd'hui.

- C'est normal, dit Simone. Depuis que je suis ici, personne n'est jamais venu la voir.

 

Mis à jour (Jeudi, 12 Mars 2020 12:22)

 
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