Fictions

Une journée de Laurette O.

Le 2 avril 1996,, la Communaté française votait le « décret Onkelinx » sur l'enseignement secondaire,tandis que les profs manifestaient dans les rues de Bruxelles étaient durement réprimés

 

Une journée de Laurette 0

 

Mardi 2 avril 1996, 5h : sonnerie du réveil, comme de petits cris de souris, faibles mais obstinés. De toute façon, je ne dormais pas. Aujourd'hui, c'est le grand jour, l'aboutissement de mois d'efforts. Ce soir, tout sera fini : j'empocherai l'argent – une belle somme, ma foi – et je rentrerai chez moi, retrouver ma maison, mes chats, mon compagnon qui me croit en train de jouer dans un théâtre à l'autre bout du monde...

 

6h : avant de m'engouffrer dans la voiture qui m'attend dehors, je rends une rapide visite à la prisonnière. J'entre dans la chambre, en me composant un sourire. Je n'ai pas peur qu'elle me voie sans masque : mon visage, elle ne le connaît que trop. Je serais curieuse d'entendre la description qu'elle donnera de moi, quand tout sera fini...

« Alors, comment va notre otage ce matin ? »  Assise sur son lit, elle me lance un regard furieux. J'adore ce regard. Je pense que je l'imite à la perfection. Je m'en sers encore et encore, au point que X. m'a mise en garde contre une surconsommation de colère. Répéter « ma porte est ouverte », avec ce regard-là, c'est un vrai plaisir !

Il faut le reconnaître, X. a bien fait les choses. Pas question d'un matelas par terre, dans une de ces caves infâmes où l'on retient en général les gens dans sa situation, privés de toutes les douceurs de l'existence. Pas de menaces, pas d'insultes, pas de phalange coupée ; on l'appelle « madame » et on l'autorise à chosir ses menus et ses lectures – sauf la presse, qui affecterait son moral. En dehors des volets perpétuellement clos, elle ne manque de rien ; elle a même droit à une promenade quotidienne. Pendant ce temps-là, moi je travaille. Elle aurait tort de se plaindre. D'ailleurs elle ne se plaint pas ; comme dit X., ce n'est pas le genre de la maison. Mais elle nous hait, cela se voit. Question d'image, paraît-il ; on briserait sa carrière, on commettrait des dégâts irréparables. J'ai du mal à le comprendre. Au début X. a essayé de m'expliquer les enjeux, l'importance de mon rôle, et un tas d'autres fariboles. Je l'ai interrompu brusquement : « Combien ? » ai-je demandé. C'est tout ce qui m'intéressait. Il m'a regardée avec une certaine satisfaction : « Voilà des mots que j'aime entendre », m'a-t-il dit. Après tout, l'argent est un mobile autrement plus puissant que la conviction. Il sait qu'il peut compter sur ma loyauté.

 

11h : nous sommes arrivés à destination après avoir évité les obstacles dressés pendant la nuit par quelques excités. Le débat ronronne. Après une brève introduction, la parole est à l'opposition. J'évite de m'ennuyer en pensant à autre chose. L'un des hommes de X., déguisé en huissier, vient me glisser à l'oreille qu'à l'extérieur, les bagarres ont éclaté. « Mais ne craignez rien, les flics sont partout ! » Je me contente de hocher la tête. Je n'ai pas peur de ces gens. Ils n'ont pas l'habitude de se battre pour de vrai. Ce n'est pas comme les métallos, ou les paysans. Ce sont des intellectuels, plutôt maigres lorsqu'ils sont jeunes, et épaissis vers la quarantaine par les repas médiocres à la cantine ; les plus déterminés sont émoussés par l'amertume. Peu de formation militaire. Ils ne croient ni à la force, ni à l'argent, autant dire à rien de ce qui compte vraiment ; ils croient aux mots. Eh bien, qu'ils continuent à y croire ; des mots, ils vont en avoir durant toute la journée, jusqu'à plus soif ; des hypocrites, des violents , des mielleux, tant qu'ils veulent. On verra s'ils y croiront encore.

 

12h30 : nous nous interrompons pour avaler en vitesse quelques sandwiches de basse qualité. Pas question de sortir, le bâtiment est en état de siège. Je mâche avec mauvaise humeur. Il n'y a guère plus de crabe dans mon sandwich au crabe que de social dans le plan social que je vais présenter cet après-midi. Tiens, la formule me plaît. Je la soufflerais bien à un adversaire, faute de pouvoir la placer moi-même. Heureusement, le café est bon.

 

A 13h, on jette un coup d'oeil sur les infos : ça chauffe vraiment, on montre longuement un gamin, le visage en sang. Allez après ça lui prêcher en classe la non violence et la citoyenneté ! Mes supposés amis se tournent vers moi, l'air inquiet. Je les rassure d'un battement de cils. Ce n'est pas un gosse qui saigne du nez qui va me faire flancher, au tarif où on me paie ! Quelqu'un s'approche de moi, et commence : « Vous comprenez, ce sont les extrémistes... » Oui, j'ai entendu dire qu'il y a beaucoup d'extrémistes dans la police.

 

16h : l'après-midi s'étire paresseusement. La plupart lisent leur journal, en attendant l'heure du vote. Je me laisse aller à la rêverie. La vraie Laurette, la veinarde, doit être en train de se promener. Le temps est froid mais ensoleillé. Ses deux gardiens la suivent de loin, ce sont deux profs au chômage, paraît-il, même pas rémunérés pour ce service : on leur a seulement promis un poste pour la rentrée prochaine.

... Je me rends compte qu'on me fait signe. C'est mon tour. Je monte à la tribune. Je me tiens bien droite, je survole l'assemblée du regard. Puis lentement, je me mets à parler. Les phrases habituelles, répétées mille fois. Economies inévitables, budget serré, nécessité de regarder les choses en face, réalisme, et bla bla bla... Puis, un peu de miel autour de la pilule amère, dialogue, négociations, solidarité avec les générations futures, et patati et patata... Remous dans la salle,mais je reste de glace. C'est facile, je ne suis pas concernée ; je ne suis qu'une mercenaire. J'ai beau penser que leur choix est idiot, qu'ils sacrifient une génération de jeunes – après tout ce n'est pas mon pays, ce n'est pas mon avenir. Je dis tranquillement les mots que Laurette n'a pas voulu prononcer.. Elle, c'est une pure ; elle croit à ce qu'elle dit, même sous l'effet de l'alcool ou d'une campagne électorale. C'est un truc de femme, ça ; voilà pourquoi il y en a si peu qui réussissent en politique. Et voilà pourquoi ses propres amis ont été forcés de la mettre au frigo et vider une de leurs tirelires luxembourgeoises pour m'engager.

 

21h : ça y est, c'est fait. C'est voté. Et vlan, trois mille profs en moins. Je ferme le dossier, je repousse gentiment les journalistes en les renvoyant au communiqué officiel. L'huissier s'pproche de moi, lair préoccupé : « Venez par ici. X. veut vous parler ». Je le suis, étonnée.

X. est assis dans une salle annexe, l'air nerveux, tirant sur une cigarette. Je n'ai même pas le temps de m'asseoir. « Il y a un problème... » me dit-il. J'essaie de deviner. Les bagarres ? Ça finira bien par se calmer. « Il s'agit bien de ça ! », se fâche-t-il. Non, c'est plus grave : Laurette a réussi à s'enfuir. Pendant la promenade. Se gardiens ont regardé ailleurs... Eux aussi ont sans doute vu les images à la télé, le visage ensanglanté du gamin. « On ne peut vraiment pas leur faire confiance ! », tonne X. Je souris. Je ne comprends pas encore ce que cela implique pour moi.

« Voilà qui change tous nos plans, poursuit-il. Désormais, vous êtes la vraie Laurette, la seule. Nous ferons passer l'autre pour une folle, qui vous ressemble vaguement et qui se prend pour vous.

- Pas question, lui dis-je sèchement. Vous vous débrouillerez sans moi. Mon contrat est terminé, je rentre chez moi. Elle aurait reparu de toute façon ! Vous ne l'auriez pas éliminée, quand même ? On est dans un pays civilisé !

- Vous avez entendu parler d'André C. ? » me susurre-t-il alors.

J'ignore qui est André C. Mais l'allusion, sur ce ton doucereux, n'en paraît que plus menaçante.

 

Il ne m'a autorisée qu'à me rendre aux toilettes, et accompagnée. Heureusement, il y a un vasistas. Je ne pourrais pas m'enfuir, mais je peux griffonner ces quelques mots et les lancer au vent. Si vous les trouvez, je vous en prie... prévenez les journaux, le monde, dites-leur la vérité, aussi incroyable soit-elle. Ou bien, si vous ne voulez pas être celui par qui le scandale arrive, prévenez au moins mon compagnon. Dites-lui ce qui s'est pasé, demandez-lui de venir à mon secours. Ou si c'est impossible, qu'au moins il n'oublie pas de nourrir les chats...

 

(Fiction parue dans la revue Politique, n°2, juin-juillet 1997)

 

Bavarde comme une carpe

Ecoutez les gars : ce n'est pas parce que ma voix ne porte pas que je ne crie pas à l'intérieur. Cessez de me regarder avec cet air bovin, ou plutôt ovin. Moi aussi, je souffre. Moi aussi, j'ai mal. Moi aussi, j'ai le coeur qui saigne, même si mon sang est froid. Au moment où on me coupe en deux, tschak ! Qu'est-ce que vous croyez ? Que je rigole ?

Personne ne semble se préoccuper de nous, peuples des eaux, des lacs et des océans, des étangs et des rivières. On peut traiter les chasseurs de monstres, les bouchers d'affreux sadiques, mais les pêcheurs, oh les pêcheurs ! Des doux, des gentils, des contemplatifs, qui ne feraient pas de mal à une mouche, en dehors de celles dont ils se servent pour nous appâter. Quant à nous, nous passerions de vie à trépas sans le moindre hoquet. Qui réclame de nous étourdir avant le coup de couteau fatal... ?

Nos souffrances commencent pourtant bien avant les vôtres : imaginez que, dans l'herbe que vous broutez avec insouciance, quelqu'un ait glissé des lames de rasoir. Eh bien, l'hameçon, c'est ça. Ou encore que, tandis que vous gambadez dans la prairie, toujours avec cette même insouciance qui vous caractérise, soudain un filet s'abat sur vous : vous avez beau vous débattre, ça ne sert à rien, sinon à vous briser les pattes et finalement, vous serrer un peu plus, jusqu'à vous empêcher de respirer. Voilà, vous avez une idée de notre capture. Et en plus, sur le bateau, paraît que certains d'entre nous ont le mal de mer. C'est ça, c'est ça, vous pouvez ricaner.

Je n'hésite pas à le dire, nous qui vivons dans l'eau, nous formons une minorité opprimée. Paraît que nous manger, c'est bon pour la santé. Avec tous les métaux qu'on se tape, les sorties d'égoût, les sacs plastique, j'ai des doutes. Tenez l'autre jour, j'ai failli me cogner à un sac Fnac, la facture était encore à l'intérieur ; celui ou celle qui s'en était débarrassé dans mon étang avait acheté « Voir son steak comme un animal mort. Véganisme et psychologie », de Martin Gibert. Après j'ai regardé sur Gloogloogle : aucune trace de « Voir sa darne comme un poisson mort ». Voilà, vous-mêmes vous vous fendez la poire. Elle est où, la solidarité animale ? Quant aux militants de Gaïa, si vous en rencontrez dans un aquarium, téléphonez-moi.

Et pire encore, ce qu'on appelle si poétiquement « fruits de mer », pour qu'en les assassinant, les décortiquant parfois à vif puis en les dévorant, les plus sensibles des humains pensent davantage à une banane qu'à un être vivant, et donc souffrant ! Nos droits-de-l'animalistes à géométrie variable savent détourner le regard devant un homard aux pinces entravées, et le couteau à huîtres reste en vente libre, malgré l'explosion du nombre de victimes, particulièrement en période de fête de fin d'année, où les stocks de commisération encore disponibles semblent s'épuiser sur le sort de la dinde.

Eh bien, j'en ai assez de ce monde cruel, trop cruel pour mes semblables, avec ou sans écailles. J'ai décidé de monter un syndicat, que j'appellerai « Carpe Diem ». Tous les vivants aquatiques sont les bienvenus, jusqu'à la moindre algue, mais je me réserve le poste de présidente, trésorière et porte-parole. Le décumul, c'est pour plus tard. Plus jamais on ne dira « muet comme une carpe », plus jamais on ne plaisantera de ma taille en me traitant de « carpette ».

Mon premier rendez-vous est déjà fixé, avec l'UPJB. Pourquoi l'UPJB ? Parce que plus que toute autre, cette organisation semble se préoccuper de la souffrance, d'où qu'elle vienne, sans ostracisme aucun. Ces femmes et ces hommes qui ne supportent pas le sort fait aux Palestiniens – pourtant moins malmenés que nous – devraient avoir une oreille pour nos revendications légitimes, d'autant qu'elles les concernent. Eh oui ! Lors du dernier Seder – qu'on pourrait grossièrement comparer à votre Fête du Mouton, en termes de cruauté - l'UPJB avait proposé de la carpe farcie.

Des humanistes ! Des écolos ! Des révolutionnaires ! Mais pour nous torturer, aucune hésitation ! Finalement, il leur a fallu renoncer, mais davantage pour des motifs économiques que par soudaine compassion.

Nos discussions seront peut-être serrées, car notre liste est longue d'exigences pour une meilleure gouvernance, écologique et sociale, des zones liquides. Si vous nous rejoignez, au lieu de rire bêtement, nous pourrons, ensemble, plutôt que de nous battre pour nos petits privilèges, construire le meilleur des mondes vegan.

Mais en attendant ce jour, notre première revendication, sur laquelle nous ne transigerons pas, est la popularisation d'un nouveau produit de Pessah: les « gefilte fishsticks ». Je vous vois venir : dans « fishstrick » il y a « fish », et on m'accusera d'une défense corporatiste des carpes, comme si je m'en foutais du cabillaud de l'Atlantique ou pire, avec ses relents ethnico-politiques, de la perche du Nil.

Absolument pas !

Car entre nous, nous pouvons oser la franchise : il y autant de traces de mes congénères dans les fishsticks que d'agneau dans les merguez de couscous en boîte : des restes de vieux et de malades qui suppliaient pour une dernière piqûre.

Et maintenant, silence, les négociations vont commencer !

(publié dans Points Critiques, septembre 2017)

 

The Refugee, Saison 1

 

Bienvenue. Welcome. Bienvenida...

La banderole se balançait au vent, à l'entrée du port, souhaitant la bienvenue en dix-sept langues, des plus courantes aux plus rares, selon les origines des candidats.

C'était là une attention touchante pour tous ceux, toutes celles qui avaient passé avec succès la première épreuve. Et qui avaient bien besoin de ce réconfort avant les suivantes, dont la nature leur était totalement inconnue.

En s'inscrivant sur le site refugee.com, on s'engageait à accepter des conditions qu'on n'avait guère le temps de lire, et dont l'article principal stipulait que les organisateurs déclinaient toute responsabilité pour les éventuels incidents, accidents et autres échecs qui émailleraient le parcours d'obstacles. Tout ce que les candidats savaient, c'est qu'il s'agissait d'une nouvelle politique sur laquelle l'Union européenne avait réussi à se mettre d'accord après que la convention avec la Turquie lui avait claqué entre les doigts.

L'idée avait germé dans le cerveau d'un Secrétaire d'Etat à l'Immigration et aux Jeux de Hasard, qui avait eu l'illumination de réunir ses deux compétences. Et si on en faisait un jeu... ? avait-il lancé lors d'une réunion particulièrement arrosée, où le point « réfugiés » figurait dans les « divers », entre la température de conservation de la tarte au riz et la courbure des concombres. Génial ! s'était écrié l'un ou l'autre collègue, et les autres, surtout pressés de regagner leur lit, avaient renchéri : mais oui, pourquoi pas ? N'est-ce pas une manière de ne garder que les meilleurs ?

Certes - l'auteur de la proposition l'admettait lui-même - le passage des épreuves réclamait, à côté de multiples compétences, une bonne dose de chance. Mais la vie elle-même n'était-elle pas un mélange arbitraire d'efforts personnels et de bonne fortune ? Regardez-moi, disait-il à des interlocuteurs quelquefois sceptiques : pensez-vous vraiment que je sois arrivé là où je suis par mon seul mérite... ? Vous voyez bien.

Dès l'épisode-pilote, les avantages de la méthode avaient sauté aux yeux – ainsi que quelques effets secondaires indésirables mais finalement de peu de poids dans le décompte final. C'en était donc fini d'écouter ces fugitifs, leurs histoires, souvent éprouvantes, de vérifier leur réalité, de tenter de les piéger sur un nom de village, une date, une forme de torture qui ne correspondait pas exactement aux traces laissées sur leur corps. Fini de tenter de déceler à la loupe les faux papiers, les fausses persécutions, les tricheries sur l'âge, le degré de parenté et autres carabistouilles. Désormais, il suffisait de désigner, de manière parfaitement objective, les plus méritants, les plus doués, capables de se qualifier à chaque étape aux dépens de la concurrence.

A la fin, un classement rigoureux offrait une série d'avantages selon la place obtenue. Le vainqueur avait le droit de choisir son pays d'accueil, et même la ville, l'appartement, l'emploi, et de faire venir jusqu'à cinq membres de sa famille. Les autres finalistes n'avaient droit qu'au choix du pays et à trois enfants mineurs. Et ainsi de suite, jusqu'aux derniers qualifiés qu'on envoyait pourrir tout seuls dans un coin perdu de Slovaquie ou un village flamand sous administration N-VA. Une fois le quota annuel atteint, les éliminés étaient impitoyablement ramenés de l'autre côté du Mur érigé en plein milieu de la Méditerranée, un ouvrage d'art dont le monde entier admirait l'exploit technique et la capacité à tenir les délais, au moment où la mise en fonction du RER bruxellois venait encore d'être retardée de cinq ans.

 

Une fois débarqués de leur frêle esquif, les survivants de la première épreuve, à forte valeur éliminatoire, car tous n'y survivaient pas, étaient donc pris en charge, nourris, désaltérés et conduits vers des douches installées en hâte sur les quais. Des médecins, des psychologues et des coiffeurs se tenaient à la disposition des candidats, dont certains étaient partis de chez eux depuis des mois, dès l'annonce de cette dernière chance qui leur serait donnée d'atteindre l'eldorado. Les enfants étaient pris en charge par des équipes de bénévoles de toutes provenances, dans un irrésistible élan humanitaire.

Les équipes de télévision filmaient vingt-quatre sur vingt-quatre, soucieuses de ne laisser échapper aucun moment de joie ou de découragement, aucune scène de séparation déchirante ou au contraire, de retrouvailles entre membres d'une même famille qui s'étaient mutuellement cru noyés. Il était possible de suivre les événements en temps réel sur les réseaux sociaux, puis le soir en prime-time à la télévision, un résumé des meilleurs moments. Quelques personnalités émergeaient déjà, et les agences de paris en ligne explosaient leur chiffre d'affaire en proposant de miser sur tel mineur non accompagné afghan, au visage d'ange et maniant parfaitement l'anglais, telle Soudanaise à la taille mannequin s'arrachant le voile en direct pour révéler une chevelure flamboyante, telle famille hongroise handicapée, certes, par ses racines roms, mais pourvue d'adorables bambins dont un bébé né durant la traversée (et venir de Hongrie en Italie par voie maritime n'était pas le moindre de ses exploits).

Une fois lavés, rehydratés et sustentés, les plaies refermées et autres petits bobos soignés, les candides candidats étaient dirigés vers des tentes, répartis au hasard, pour être pris en mains par des coaches plus ou moins bienveillants qui devaient les préparer à l'épreuve suivante, à savoir...

 

 

(Ici, nous devons malheureusement nous arrêter, pour des raisons de confidentialité imposées par le niveau d'alerte 3 qui nous interdit de révéler publiquement la suite des épreuves. Mais dans un pays incapable de tenir secrètes les questions de l'examen de fin d'année primaire, les plus débrouillards n'auront aucun mal à se procurer les informations souhaitées. La souscription à un abonnement à Points Critiques est un plus. Bonne chance à toutes et tous !)


Texte paru dans Points Critiques

 

Un brin de résistance

Chaque année, c'était pareil.

Alors qu'avril avançait à grands pas vers sa fin, qu'un soleil poussif faisait éclater les bourgeons en bébés feuilles d'un vert tendre, que jacinthes et jonquilles couvraient les paysages de bleu et de jaune, une petite plante d'aspect plutôt timide attirait sur elle tous les regards et la majorité des portefeuilles. Eh oui, le convallaria majalis, avec ses clochettes blanches et ses minuscules baies rouges, symbole de bonheur et de paresse révolutionnaire, bref, en un mot, le muguet, écrasait toutes les autres plantes, avec plus qu'un brin d'arrogance.

Mais voilà qu'en cette année 2017, le modeste végétal prenait une nouvelle signification : celle de la résistance à un gouvernement néo-libéral qui, non content de faire sauter l'index et de réduire le remboursement sur les sprays nasaux, était à la recherche de nouvelles économies en complotant dans les coins pour supprimer un jour de congé légal. Car qui dit congé dit bras croisés, flemmardise et perte incommensurable pour le PIB ! Et bien sûr, en pole-position dans le collimateur, il y avait le 1er mai, cette Fête du Travail désormais réduite à une simple journée improductive.

Or, il en allait de la prospérité de la nation ! Il fallait certes, pour faire passer la pilule, trouver un objectif d'apparence sociale – la France avait bien supprimé le congé de Pentecôte sous prétexte de financer la dépendance des vieux. Entre la famine en Afrique, Viva for Life, le rachat d'Eden Hazard par un club belge, ou encore la caisse de chômage des ex-députés (biffez les mentions inutiles), les bonnes actions à mettre en avant ne manquaient pas. Outre le bénéfice financier, on pouvait espérer mettre fin du même coup à la célébration de souvenirs désagréables de grèves, de manifestations, d'acquis-conquis auxquels s'accrochaient encore quelques prolétaires incapables de rentrer dans la modernité. L'idée venait de la N-VA, soutenue par le VLD, le CD&V n'était pas chaud mais soulagé d'échapper à la suppression d'une fête chrétienne et le MR, comme d'habitude, était prêt à s'aligner, malgré le déchirement que constituerait le renoncement au défilé annuel à Jodoigne.

Mais voilà, le projet avait fuité, se retrouvant dans les dernières révélations de Wikileaks qui avait publié cet échange entre Bart De Wever et Charles Michel : « Je calme Theo, tu me donnes le 1er mai. - Peeters ne voudra jamais. - Peeters, je m'en charge. Ce sera le 1er mai ou Noël. Tu vas voir comment il va devenir flexible ». (Pour la commodité de lecture, nous avons traduit l'échange qui s'est évidemment déroulé en flamand, et coupé quelques insultes qui dépareraient dans une revue sérieuse).

A l'époque des réseaux sociaux, comment imaginer que le secret des négociations puisse être gardé ? L'information se répandit comme une traînée de pollen au vent. Les formes de résistance s'étant elles aussi adaptées – à l'exemple des pétitions facebookées – il fallait trouver un symbole pour la défense du Premier Mai. Quoi de plus adéquat que les gentilles clochettes, toujours en vente libre malgré leurs vertus toxiques qui avaient déjà réussi à venir à bout de plus d'un chat récalcitrant ? Immédiatement, le muguet se mit à fleurir un peu partout : qui à la boutonnière, qui dans les cheveux, en collier, en boucles d'oreilles, en piercing, derrière le pare-brise des voitures. D'aucuns allaient jusqu'à l'arborer à l'école, au guichet des services publics, sur les plateaux de télévision. Le « lily challenge » envahissait Twitter et Facebook, chacun agrémentait sa photo de profil d'un petit brin. C'en était trop !

Le gouvernement décida de sévir. Passe encore que l'on préfère le rouge au brun et la paresse à l'effort, la liberté d'opinion était un bien sacré, mais il n'était pas question de tolérer le prosélytisme ! Le port ostentatoire du muguet était désormais passible d'une de ces fameuses sanctions adminsitratives communales, faute de place dans les cours d'assises.

Cependant, en ce premier mai, n'importe quel journaliste un peu curieux ne pouvait manquer de croiser l'un ou l'autre dissident, comme on le découvrit le soir, à la télé, les visages des contrevenants étant bien sûr floutés et leurs noms anonymisés, la caméra zoomant sur le petit brin impertinent.

« Voyons, Madame... je vois que vous portez du muguet ? Quel en est le sens ?

- Eh bien, je trouve que c'est joli, avec du blanc, du vert, du rouge... comme le drapeau italien, vous voyez.

- Ah moi, c'est parce que ça sent bon.

- Pourquoi je le porte ? Blanc et vert, c'est trop cool avec la couleur de mes chaussettes.

- Eh bien moi, c'est juste une façon de rappeler qu'on est le premier mai, souvenir déjà lointain des luttes des...

Mais cette personne n'eut pas le temps de terminer sa phrase, car c'était justement l'heure de la pause publicitaire. Quel dommage : les générations futures ne pourront pas découvrir, même en podcast, de quoi le premier mai fut le nom.

 

Exil

Autrefois, bien avant le triomphe du Parti de la Liberté qui a fini par provoquer notre fuite, j'avais appris comment nous les avons accueillis, ceux-là même chez qui maintenant nous demandons asile. Je pouvais donc craindre le pire. Seule, je ne serais d'ailleurs pas partie. Les images de frêles esquifs chavirés dans la tempête, de corps épuisés échouant sur des sables inconnus et de camps de rétention gardés par des chiens – images généreusement diffusées par nos télévisions nationales – suffisaient à en dissuader plus d'un. Et après tout, si on se tenait tranquille, si on évitait de parler dans les lieux publics, de fréquenter les cafés saturés de mouchards, de critiquer le Président et ses sbires, la vie pouvait être tout à fait supportable.

Mais il y avait Anna. Chez nous, je ne pouvais lui espérer aucun avenir : trop espiègle, trop rebelle, incapable de se couler dans le moule imposé par les nouvelles autorités. Elle semblait surdouée pour la natation, et rêvait de médailles olympiques ; mais comment l'imaginer, tout en haut du podium, au garde-à-vous à l'écoute de notre nouvel hymne national ou pire, en reprenant les sanglantes paroles ? J'ai donc pris deux valises, rassemblé nos maigres biens et grâce à un cousin depuis longtemps brouillé avec la loi, j'ai pu prendre contact avec des passeurs.

Je ne dirai rien de notre voyage, je préfère l'oublier et avec Anna, nous avons tacitement convenu de le taire. Elle a une vie à reconstruire, même si je sais que certaines douleurs ne s'effacent jamais vraiment. Peut-être voudra-t-elle en reparler un jour ; pour le moment, tout ce qui précède notre installation ici est renvoyé à un cauchemar lointain, dont nous nous sommes réveillées à temps pour ne pas sombrer.

 

Dès notre arrivée ici, j'ai compris à quel point ces gens étaient différents de ce qu'on en présentait chez nous. Au lieu de soldats casqués et de mitraillettes pointées dans les côtes, nous avions droit à une banderole de bienvenue ; dès notre entrée dans leurs eaux territoriales, des bateaux colorés nous attendaient pour nous amener à bon port. Nous étions accueillis dans notre propre langue – les réfugiés qui nous avaient précédés étaient les meilleurs éclaireurs pour notre nouvelle vie ; notre arrivée leur offrait un emploi. Nous recevions un appartement adapté à la dimension de notre famille et des services sociaux efficaces suivaient nos premiers pas hésitants dans notre nouvelle patrie. À part quelques vieux ronchons élevés dans d'anciennes habitudes de compétition et de méfiance, les voisins eux-mêmes nous aidaient de leur mieux. Ils se moquaient gentiment de nos traditions, de notre accent et de nos spécialités culinaires, mais ils finissaient par les apprécier et les partager. Nos bizarreries devenaient des modes, avant de se fondre complètement dans le paysage.

 

Aussi est-ce sans la moindre appréhension que je me rendis à la convocation de la directrice de l'école pour discuter de l'avenir de ma fille, comme elle me l'annonçait dans son petit mot, Anna n'avait eu aucun mal à maîtriser la langue locale et son nouvel environnement, et c'était elle, souvent, qui me servait de guide dans les ruelles les plus secrètes de la capitale.

La directrice avait le charme souriant des gens d'ici, cette décontraction que l'on ne trouve que dans les lieux où la coopération l'emporte sur la concurrence. Son bureau était petit mais convivial, avec un canapé à deux places et un fauteuil profond dans lequel je m'enfonçai à son invitation. Elle m'offrit une tasse de leur boisson locale à laquelle, je l'avoue, j'avais un peu de mal à m'habituer, mais mon désir d'intégration me fit ravaler ma grimace.

– Comment va Anna ? me demanda-t-elle après avoir posé deux tasses sur la table basse. Anna allait bien. Très bien même.

– Je suis heureuse de l'entendre. C'est une élève modèle. Parfois, je voudrais que ma fille soit comme elle…

Elle plongea ses lèvres dans le liquide brûlant sans me quitter des yeux.

– Nous avons juste un petit souci. Rien de grave, rassurez-vous.

Anne ne m'avait parlé de rien. Apparemment, tout se passait bien, avec ses profs comme avec ses camarades.

– C'est pour la piscine, me dit la directrice. Elle parlait lentement, en détachant les syllabes. Elle savait que je maîtrisais la langue beaucoup moins bien que ma fille.

Bien que cela ne parût pas vraiment redoutable, je sentis un nœud dans mon estomac : le nœud de qui ignore les codes locaux, comme si le terme « piscine » contenait un explosif inconnu, qui pouvait à tout moment me péter à la figure.

– Elle adore nager, dis-je un peu bêtement.

– Oh oui, m'interrompit-elle en riant. Une vraie future championne. Si elle n'était pas aussi forte en maths, je l'encouragerais bien à se préparer pour les prochains Jeux olympiques.

J'aurais souri s'il n'y avait cette montée d'angoisse.

– En réalité, il s'agit d'autre chose. C'est… un peu délicat.

J'attendais. Elle buvait par petites gorgées.

– Vous comprenez, il ne s'agit nullement pour nous de discuter de ses convictions, ni des vôtres. Quand elle sera adulte, elle choisira librement, nous sommes libres dans ce pays. Mais c'est encore une enfant…

Chaque jour, je découvrais un nouveau changement chez ma fille : comme un trait d'enfance qui avait fondu pendant la nuit pour être remplacé par un attribut de femme. De la même façon, je voyais disparaître la sympathie dans les yeux de la directrice, pour y lire d'abord de l'embarras, puis comme un début d'hostilité.

– C'est son maillot, lâcha-t-elle enfin.

Nous y voilà.

Je l'avais évoqué avec Anna. L'adolescence venant, elle se sentait un peu mal à l'aise avec ce corps en pleine transformation. Ses camarades de classe, débarrassées des religions et autres pruderies depuis au moins deux générations, semblaient vivre cette métamorphose avec une espèce de joie saine, et même si j'en étais moi-même troublée dans mes habitudes, j'étais prête à laisser Anna s'aligner sur leur mode de vie, si elle le souhaitait. Ce qu'elle faisait dans beaucoup de domaines et je l'y encourageais – mais en matière vestimentaire, elle avait encore du mal.

– Comprenez-moi, disait la directrice. Personnellement, je crois qu'il faut laisser à chacune son propre rythme, et je suis sûre qu'Anna, comme les autres, nous rejoindra à long terme. Malheureusement, le Conseil de participation de notre école a pris une décision et je dois m'y tenir. Et après tout – sa voix montait et son regard tournait à la glace – il s'agit de nos valeurs les plus fondamentales.

Je me taisais, les mots me manquaient dans ma langue d'accueil. Peut-être m'auraient-ils manqué tout autant dans ma langue maternelle. Elle devina mon embarras et se radoucit.

– Je sais que c'est difficile à comprendre pour vous, qui venez d'un pays où les hommes et les femmes sont encore séparés, travaillent dans des secteurs différents, gagnent des salaires différents et marquent encore cette différence par un tas de symboles un peu absurdes, comme la longueur des cheveux, le port d'un vêtement ou la hauteur des talons des chaussures… Et ont même, me suis-je laissé dire, des toilettes distinctes ! ajouta-t-elle avec un petit rire soulignant l'absurdité de cette coutume. Mais chez nous, l'égalité entre garçons et filles est une valeur sacrée. La plus sacrée d'entre toutes, peut-être.

Elle s'arrêta en me regardant comme si elle voulait vérifier que j'étais toujours en vie. Il est vrai que j'avais fermé les yeux, le nœud dans mon estomac devenant de plus en plus douloureux.

– Cela peut vous sembler ridicule, excessif, pinailleur… mais voilà, certains craignent que nos valeurs ne soient menacées. Aussi, nous avons décidé de ne plus tolérer tous ces petits signes de différence, ni dans nos piscines, ni ailleurs. Votre fille porte un maillot au lieu d'un slip de bain, comme tous les enfants. Cela pose question. Je ne vous cacherai pas que certains parents se sont plaints. Je dois en tenir compte.

Devant mon silence, elle se demandait si j'avais bien compris.

– Je sais que c'est gênant à dire, mas je vais être très claire : si les garçons nagent torse nu, vous devez comprendre que nous ne pouvons tolérer que les filles, et votre fille en particulier, se couvrent la poitrine.

Comment lui expliquer que ce n'était pas possible, que chez nous, les seins sont réservés au mari, au compagnon ou à la compagne, mais certainement pas au public, et que les plus audacieuses se contentent de montrer leur nombril ?

– Peut-être qu'un bikini… tentai-je. On en avait ramené de chez nous. Je n'étais même pas sûre de pouvoir convaincre Anna, mais je pouvais essayer.

– Je regrette. À la piscine, c'est un slip de bain ou rien. Écoutez, nous voulons vraiment garder Anna dans notre école. Elle a de l'avenir. Vous n'allez pas lui gâcher sa jeunesse…

Elle voulait m'aider. Elle se pencha vers moi et baissa la voix, bien qu'il n'y eut personne d'autre dans la pièce.

– Peut-être a-t-elle un problème ? Une… malformation ? Une tache gênante… ? Non ? fit-elle, déçue. Dans ce cas…

Elle se redressa.

– Dans ce cas, si elle ne s'adapte pas à nos coutumes, je ne vois pas d'autre solution que de la dispenser de piscine. Il y aura bien un médecin qui lui fournira un certificat médical…

– Non. Ma fille aime nager. On ne peut pas…

– Écoutez, je pense que je vous ai tout expliqué. Vous avez un mois. Si après ce délai, votre fille essaie d'entrer à la piscine avec cet… accoutrement, l'entrée lui sera refusée. Nous en avons fini.

Elle n'ajouta pas « sinon, vous n'avez qu'à rentrer chez vous ». Mais je l'entendis quand même, et je saignais de l'intérieur.

 

(Extrait du recueil "Déserteues", Academia-L'Harmattan, 2015)

 
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