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Mourir de solitude

 

"Les vieux devront continuer à rester confinés, plus de petits enfants, plus de vie sociale, plus de bénévolat, et sans doute pas de vacances cet été. Jusqu'à présent je m'accommodais très bien de mon âge, mais là c'est le découragement absolu. Quelle merde de se sentir inutile..."

Dominique est une femme active, qui participe à des colloques, intervient dans des débats, organise des actions de terrain dans le domaine des droits humains... Mais voilà, elle a 74 ans : comme "personne à risque", elle est écartée de toutes les activités et coupée de ses proches.

Chris, elle, a 82 ans, depuis des années elle trie des livres et des vêtements dans une association. Pour le moment tout est à l'arrêt mais elle craint que, même quand l'activité reprendra, elle sera écartée pour des semaines et des mois à cause de son âge.

D'autres qui faisaient du bénévolat dans des associations venant en aide aux personnes sans abri, aux réfugié·es, aux précaires, ont vu également leur implication stoppée net. Et cela pourrait durer encore longtemps. Après un mois de confinement, chez toutes ces personnes le découragement pointe. D'autant qu'elles ont entendu Ursula Von der Leyen, président de la Commission européenne, déclarer dans le quotidien allemand Bild du 12 avril : "Sans vaccin, il est nécessaire que les contacts des seniors restent limités autant que possible". Et ce vaccin n'est pas attendu avant la fin de l'année.

Jusqu'à présent je m’accommodais très bien de mon âge, mais là c'est le découragement absolu. Quelle merde de se sentir inutile

Une question de vie ou de mort

"Je sais que c’est difficile et que la solitude pèse, mais c’est une question de vie ou de mort, nous devons rester disciplinés et patients", a-t-elle ajouté dans la même interview.

On peut penser qu'en effet, c'est "une question de vie ou de mort" mais pas seulement à cause du coronavirus. Si des personnes autonomes, pouvant encore sortir, échanger quelques mots avec des caissières, des voisin·es, fût-ce en respectant la distanciation physique, que dire de celles qui sont confinées dans les maisons de repos, privées de visites et parfois des soins dont elles auraient besoin, avec pour seuls contacts un personnel dévoué mais débordé, mal équipé et peu formé pour de telles situations de crise ? Elles sont largement surreprésentées parmi les décès dont le décompte macabre tombe jour après jour ; et le virus n'en est pas l'unique responsable.

Dans le JT de la RTBF du 13 avril, Sébastien Lepoivre, président du CPAS d'Evere et responsable d'un home où dix personnes âgées sont décédées, faisait remarquer que seule l'une d'entre elles présentait un cas avéré de Covid-19. Dans le silence qui suivait, la journaliste Elisabeth Groutars lui demandait alors : "Vous pensez que certaines personnes se laissent mourir ? - Oui", répondait-il sobrement.

 

Les personnes âgées, comme tout le monde, et peut-être même davantage, ont besoin de contacts sociaux. Besoin de leurs proches. Besoin d'une chaleur humaine, que les écrans, aussi perfectionnés soient-ils, ne peuvent pas leur offrir. Et que dire alors de celles et ceux qui meurent loin de leurs proches, avec le poids de douleur que cela représente également pour ceux-ci...

Les maisons de repos ont par ailleurs un aspect genré, les femmes sont plus souvent concernées que les hommes : 11% d'entre elles sont en soins résidentiels contre 5,2% d'hommes.


 


Déjà le 12 mars en France, lorsque les visites ont été interdites dans les EHPAD (équivalent de nos maisons de repos et de soins), le responsable de l'Association des directeurs au service des personnes âgées, Romain Gizolme, mettait en garde contre les effets d'un isolement prolongé sur le bien-être et la santé psychique des pensionnaires, demandant la mise en place d'aménagements spécifiques.

- Vous pensez que certaines personnes se laissent mourir ? - Oui

De même dans une opinion publiée dans la Libre, le comédien Bernard Yerlès, dont la mère de 85 ans vient de rentrer en résidence médicalisée, suggère la "création d’espaces de rencontre sécurisés, la possibilité d’avoir accès aux tests, et de savoir si une personne de la famille est immunisée, ce qui lui permettrait (avec autorisation spéciale et précautions utiles) de se rendre auprès de son parent".


 


Au Québec c'est le pneumologue Christian Allard qui s'insurge le 9 avril sur Radio Canada contre un confinement qui peut se révéler nocif  : "Enfermer les aînés ne représente pas la meilleure solution pour préserver leur santé, alors que l’isolement, la solitude et le manque d’exercice physique sont des maux qui peuvent avoir des conséquences tout aussi désastreuses".

 

"Un état de complet de bien-être  physique, mental et social"

Bien sûr, il faut se préoccuper de la santé de l'ensemble de la population, et particulièrement des catégories les plus vulnérables – n'oublions pas aussi les personnes vivant avec un handicap, les détenu·es, les sans abris, les sans papiers... Mais la santé ne peut se résumer à la seule protection contre le coronavirus. Selon la définition de l'OMS, la santé est "un état de complet de bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d'infirmité". Pour la préserver et la développer,  cela exige des moyens, une organisation, mais d'abord une volonté politique et sociale : celle de se souvenir que les personnes âgées sont d'abord des personnes, qui ont besoin parfois d'aide et de soins mais aussi de contacts, de respect de leur autonomie quand c'est encore possible, d'activités et d'accompagnement de leurs proches dans tous les cas.


A propos de l'illustration

L'illustration de cet article, signée Lara Youssef, est extraite d'une exposition virtuelle intitulée Peaux et Mots sous confinement.
Voici ce qu'en dit l'autrice : " J’ai voulu partager deux peaux, ma grand-mère et la mienne. Un moment suspendu piqué au quotidien.
Sa peau est une part de la mienne.
La toucher, avant le grand départ, avant l’éloignement, permet d’espérer la retrouver. Mais la vie passe, les mois s’accumulent à des années de vie, alors cette dernière prise en main, peau à peau, me rappelle que là d’où je viens, l’amour est plus fort que la distance.
En espérant, un jour, pouvoir, à nouveau, poser ma main sur sa peau....vivante
 ".

 

Article paru sur le site des Grenades-RTBF

 

Conforme à la dignité humaine

Conforme à la dignité humaine

 

Hé m'sieur... c'est toi ?

C'est toi qui as écrit ça... ?

« Chacun a le droit de mener une vie conforme à la dignité humaine... »

Magnifique !

Une vie conforme à la dignité humaine... waou ! En plus c'est un alexandrin !

Chacun a le droit... Chacun, chacune... alors moi aussi ?

Mais alors, tu vas me le proposer, ce travail stable, avec une rémunération équitable... pas un de ces trucs en intérim ou à temps partiel, non, de quoi me payer un logement... commment tu dis ? Ah oui, un logement décent ?

Et la culture, tiens, tu sais combien ça coûte, un ciné avec les gosses, en comptant le popcorn et les sodas... ?

Et puis les dents, les lunettes, et si je tombe malade, parce que cet environnement sain, comme là, sur ton papier, c'est pas ça, hein...

Et si je reste seule avec les gosses et que mon ex ne paie pas la pension alimentaire, tu vas m'avancer l'argent et te débrouiller pour le récupérer ? C'est écrit là, hein, « le droit aux prestations familiales », et c'est toi qui l'as écrit...

 

Alors... ?

Non ? Tu vas rien faire de tout ça... ?

Tu sais, ton texte, ça me fait penser à une belle lettre d'amour, genre je t'aime et je t'aimerai toujours, et tu peux compter sur moi, et je serai toujours là pour toi ; et puis là ton amour te répond : waou, c'est merveilleux, c'est beau comme le printemps, c'est beau comme... comme l'article 23 de la Constitution... justement c'est ça l'amour dont je rêve, attends-moi, j'arrive, j'ai justement besoin d'un peu d'aide, juste un moment, le temps de me retaper...

Et toi : attends, pas si vite... C'est pas si simple...

Tu dois comprendre, j'ai des obligations, moi, je suis écosocioréaliste, je dois veiller à la confiance des investisseurs, sinon ils vont partir, et puis j'ai des dépenses indispensables, j'ai justement dû acheter quelques avions de chasse... mais je ne t'oublie pas, tu sais, et si tu votes pour moi...


Alors tu vois, moi, des fois voilà ce que j'ai envie d'en faire, de ton papier, et d'y mettre le feu et de te le balancer à la figure. Mais je le ferai pas parce que moi j'y crois, à la dignité humaine.


*


Pour voir l'article 23 dans son intégralité, c'est ici :

Article 23

Chacun a le droit de mener une vie conforme à la dignité humaine.

À cette fin, la loi, le décret ou la règle visée à l'article 134 garantissent, en tenant compte des obligations correspondantes, les droits économiques, sociaux et culturels, et déterminent les conditions de leur exercice.

Ces droits comprennent notamment :

1° le droit au travail et au libre choix d'une activité professionnelle dans le cadre d'une politique générale de l'emploi, visant entre autres à assurer un niveau d'emploi aussi stable et élevé que possible, le droit à des conditions de travail et à une rémunération équitables, ainsi que le droit d'information, de consultation et de négociation collective ;
2° le droit à la sécurité sociale, à la protection de la santé et à l'aide sociale, médicale et juridique ;
3° le droit à un logement décent ;
4° le droit à la protection d'un environnement sain ;
5° le droit à l'épanouissement culturel et social;
6° le droit aux prestations familiales


 

Une douche à soi

Quand ils débarquent chez vous, ils ont d'abord envie d'une boisson chaude. Puis ils demandent le code wi-fi. Parfois ils ont faim, plus rarement envie de parler avec des personnes qui n'ont pas grand-chose d'autre à leur offrir que leur bonne volonté, leur bienveillance. Et puis enfin, la chambre, un vrai lit, et la possibilité de se laver, avec des serviettes propres, des produits qui sentent bon – même si leur usage est parfois détourné, comme on le lira dans les témoignages – la possibilité, enfin, de retrouver une certaine intimité.

Ce sont des corps, comme nous. Un corps a ses besoins propres. Boire. Manger. Dormir. Eviter les blessures et les maladies. Comment font-ils, durant leur périples interminables ? Comment fait-on pour se nourrir, satisfaire des besoins primaires, préserver un minimum d'hygiène... ? Ils n'en parlent guère, moins encore que de tout ce qu'ils sont subi chez eux, puis en route, puis dans ce pays où ils ont cru trouver un lieu sinon pour construire une nouvelle vie, au moins pour se poser. Comment fait-on dans le désert ? Dans un camion rempli à ras-bords de marchandises et de gens ? Dans une barque surchargée ? Dans un parc sans infrastructures, dans la neige, sous la pluie, sous la canicule ?

 

Un corps de femme, c'est encore pire. Une femme a des règles – même si beaucoup d'entre elles, à force de traumatismes, ont cessé de les avoir. Une femme a appris la « pudeur », et si elle ne l'a pas apprise, on la lui impose, elle ne peut pas uriner ou se changer n'importe où. Une femme est souvent chargée d'enfants, pas toujours les siens. Une femme peut être enceinte. Une femme peut être violée. Une femme peut tomber enceinte à la suite d'un viol. En plus des peurs et des coups qu'elle partage avec les hommes, une femme a plus de risques d'être battue, sexuellement agressée, par les tortionnaires de son pays d'origine ou par les passeurs – parfois aussi par ses compagnons de route, parfois même par des « sauveurs ». Elle a la « chance » de pouvoir parfois payer « en nature ». Un prix bien plus élevé que n'importe quelle somme d'argent.

 

(...)

 

(la suite est parue dans le recueil de témoignages d'hébergeur·ses, "Perles d'accueil", éditions Mardaga)

 

Nous sommes des cas particuliers

Hasard du calendrier : j'écris cette « humeur » au lendemain de l'événement qui a fait tourner les regards du monde entier l'incendie de Notre-Dame de Paris.

Du monde entier... ? C'est ce qu'on aurait pu croire en suivant les médias de chez nous. Notre-Dame brûlait, et il n'y avait plus ni guerres, ni famines, ni migrant·es sur leurs frêles bateaux risquant de se noyer dans la Méditerranée, ni monuments détruits par les guerres, les catastrophes dites naturelles ou la simple négligence, ou encore pillés dans d'autres parties du monde. « Ce deuil-là transcende les frontières, linguistiques, culturelles, confessionnelles et nationales. Ce deuil est notre deuil à tous », écrivait sur les réseaux sociaux Esther Benbassa, une femme politique qu'on ne peut soupçonner de myopie identitaire.

Et c'est précisément ce « tous » que je voulais interroger.

 

Le centre et la périphérie

Car c'est un péché bien français, et plus largement européen (et nord-américain) que de se croire non seulement le nombril du monde, mais représentant l' « universel », les « autres » n'étant qu'autant de « cas particuliers ». Il y a le « centre » et la « périphérie », et non seulement les drames affectant le centre seraient beaucoup plus « graves », mais ils sont censés capter l'attention générale – alors même que les tragédies de la « périphérie » sont beaucoup plus coûteuses en souffrances et en vies humaines, et souvent aggravées par les politiques menées au « centre »...

Attention : mon intention n'est pas de dénigrer l'émotion de certain·es, qui sont même beaucoup, devant la perte d'un patrimoine architectural, artistique, historique, religieux, ou simplement lié à des souvenirs personnels. Je n'aime pas qu'on se moque du chagrin des autres, ce que je pointe c'est cette certitude que ce chagrin est partagé par tout le monde. Ce qui peut provoquer un rejet d'autant plus violent de celles et ceux qu'on laisse sur le côté comme des cas particuliers qui ne concernent qu'eux.

On retrouve cette même prétention à l'universalité dans le rapport entre hommes et femmes : une tribune exclusivement composée d'hommes, ce qui arrive encore trop souvent, représente « la société » ; un plateau composé de femmes est censé porter un « regard féminin » sur le monde. On peut dire la même chose du rapport entre personnes blanches ou « de couleur », les premières pouvant parler de tout, jouer tous les rôles, les secondes étant souvent cantonnées à des sujets spécifiques.

Il serait donc temps d'admettre que le blanc est aussi une couleur, le masculin aussi un genre ; et pour planter une ortie dans mon propre jardin, cela vaut aussi pour un féminisme « blanc » qui se veut « universel » face à d'autres, qui seraient « particuliers » (black feminism, féminisme musulman...). Cela n'empêche évidemment pas de partager des principes, des luttes, ou même des chagrins, à condition de ne pas considérer que seuls les « nôtres » ont valeur universelle.


(à paraître dans Ensemble, mai 2019)

 

Pourquoi un Ministère des Droits des Femmes ?

L’idée est partie de Vie féminine et a essaimé depuis, recevant l’appui du magazine Elle puis, avec plus ou moins de conviction, de représentantes de l’ensemble des partis politiques francophones (l’exercice n’a pas encore été tenté côté flamand) : dans le prochain gouvernement fédéral, il faut un ministère des Droits des femmes.

Naturellement, à côté des appuis, on a entendu bien des sarcasmes, mais aussi de vrais questionnements : pourquoi ne pas se satisfaire d’une compétence «  égalité des chances  » qui existe désormais à tous les niveaux de pouvoir ? Pourquoi ne pas regrouper les minorités (ou en tout cas les catégories minorisées) plutôt que de les mettre en concurrence ?

Il est vrai qu’actuellement, les femmes sont de plus en plus souvent noyées dans la vague catégorie de la «  diversité  », un terme déjà significatif en soi : il laisse sous-entendre qu’il existerait un «  modèle  » d’humanité, l’homme blanc d’âge moyen, hétérosexuel et valide, les autres (personnes dites «  de couleur  », homosexuelles, handicapées, jeunes, vieux… et femmes) étant autant de «  cas particuliers  ». Ce qui est contestable pour ces «  autres  » l’est encore plus pour les femmes qui, rappelons-le, forment la moitié de l’humanité et sont présentes dans l’ensemble des autres catégories. Difficile de s’en débarrasser : une société (autoritaire) pourrait décider de mettre de côté tout aspect «  autre  » (apparence, culture…), expulser ses «  étrangers  », condamner ses homos à la clandestinité et enfermer ses personnes handicapées dans des institutions à l’abri des regards ; elle ne peut se passer d’hommes et de femmes, en proportion équilibrée, sous peine de mettre en péril sa propre reproduction.

Une domination qui se reproduit

C’est quand ils sont noyés dans l’«  égalité des chances  » (notion par ailleurs très libérale) que les droits des femmes entrent justement en concurrence avec d’autres revendications. Quand les moyens publics sont limités, les priorités des uns se font forcément au détriment de celles des autres. Et au sein même des catégories discriminées, on voit que souvent, la domination masculine a tendance à se reproduire et à faire disparaitre les revendications ou même la simple visibilité des femmes. Ainsi, la lutte contre l’homophobie se réduit souvent à protéger les gays, les besoins spécifiques des lesbiennes étant oubliés [1].

Et pourquoi pas, alors, une compétence de l’«  égalité des femmes et des hommes  » ? Parce qu’on voit bien ce qui se passe avec l’Institut du même nom (IEFH), ainsi qu’avec les politiques publiques : l’«  égalité  » sert trop souvent à gommer en priorité les inégalités… dont les femmes bénéficient. Ce fut le cas en matière de pensions [2] ou d’assurances [3], alors que les inégalités de revenus au détriment des femmes ne se résorbent pas. Il faut savoir qu’un tiers des plaintes arrivant à l’Institut sont le fait des hommes. Imagine-t-on qu’un tiers des plaintes pour racisme émanent de blancs, que les discriminations sur la base de l’orientation sexuelle soient dénoncées à 30 % par des hétérosexuels ou que les valides se plaignent en masse des places de parking pour handicapés ? Et qu’en plus, ces plaintes donnent lieu à des adaptations législatives ? Non, décidément, les femmes ne sont pas une catégorie «  minorisée  » comme les autres…

Des droits spécifiques ?

Par ailleurs, les droits des femmes dont il est question ne ressortissent strictement pas tous du domaine de l’«  égalité  », mais leur sont spécifiques : qu’on songe seulement au droit à l’avortement. Ils sont également très éclatés entre différents niveaux de pouvoir et/ou compétences : tout ce qui concerne les droits reproductifs est du ressort de la Santé, la règlementation du chômage dépend du ministère du Travail, les violences de l’Intérieur et de la Justice, la mise en place d’un service de paiement des pensions alimentaires des Finances, la prise en charge collective des enfants des Communautés, la lutte contre les stéréotypes sexués de l’Éducation et de l’Audiovisuel, etc.

Cette transversalité inévitable peut-elle être prise en compte par d’autres voies ? On voit bien que l’existence théorique d’un «  gendermainstreaming  », censé passer toutes les décisions politiques au filtre du genre pour vérifier leur impact éventuellement différent sur les hommes et sur les femmes, n’a pas empêché, par exemple, une réforme du chômage dont on sait déjà qu’elle touchera encore davantage les femmes que les hommes. Un ministère des Droits des femmes aurait pour tâche de centraliser toutes ces questions, à condition de disposer de vrais moyens financiers et humains et de ne pas être noyé dans d’autres priorités ; il pourrait aussi avancer ses propres propositions et rendre visibles les revendications des femmes.

Deux remarques personnelles pour finir.

Dans une période de restrictions tous azimuts et un gouvernement resserré, il est peu probable qu’on «  sacrifie  » un poste pour s’occuper des droits qui ne concernent, après tout, que la moitié de la population… (raisonnement faux par ailleurs, car les droits des femmes concernent tout le monde). Mais lancer le débat, c’est obliger à regarder en face cette vérité : malgré les discours et les lois sur l’égalité, celle-ci n’avance guère et parfois même recule.

Deuxième point, particulièrement important : comme toutes les conquêtes sociales, les droits des femmes sont d’abord le résultat de mobilisations d’un mouvement de base, dont un éventuel ministère, comme le travail de parlementaires féministes, ne peut être que le relai. Un mouvement qui aurait donc tout intérêt à une recomposition autour de revendications partagées, sans enterrer les «  sujets qui fâchent  », mais sans les laisser empoisonner l’indispensable programme commun.

[1On constate actuellement une exception avec une proposition de loi qui reconnait la co-parentalité pour les lesbiennes, et pour elles seules. Mais on a échappé de peu, au nom de l’égalité, à la porte ouverte à une légalisation très contestée de la «  gestation pour autrui  » (les mères porteuses).

[2Durée de carrière portée de quarante à quarante-cinq ans comme les hommes, au nom de l’égalité, ce qui n’a fait que creuser le fossé entre pensions des hommes et des femmes.

[3Parce qu’elles provoquent moins d’accident, les femmes pouvaient bénéficier de primes plus basses. Au nom de l’égalité, c’est désormais fini.

 

Paru dans la Revue Nouvelle, Avril-Mai 2014

 
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