Nos indifférences

Bruxelles, Théâtre National, 11 février 2017

 

Lorsque le noir se fait, il faut quelques secondes aux spectateurs, quelques secondes de silence et d'obscurité, avant que les applaudissements n'éclatent.

C'est la dernière représentation, beaucoup sont venus là avec l'enthousiasme déjà bien affûté, après avoir lu les critiques, écouté des interviews ou simplement poussés par des injonctions amicales, vas-y, il ne faut pas rater ça, si tu ne dois voir qu'un seul spectacle cette saison, c'est celui-là.

Les ami/e/s et les critiques avaient raison : un texte très fort, dans sa forme circulaire, drôle et glaçant, où il est question d'un clochard dormant sur un carton sur le parking d'un supermarché, de manutentionnaires africains en grève, d'une vieille très cultivée et d'une voisine à l'esprit embrouillé, d'une prostituée qui applique la gratuité un jour par mois, comme dans les musées. Le comédien habite ses mots, soutenu par un accordéon parfois plaintif, et à d'autres moments plein de colère.

C'est aussi une histoire de solidarité et d'indifférence, la solidarité l'emportant tout de même en fin de harangue.La salle applaudit, debout.

Puis on remet son manteau et l'on sort dans la rue glaciale.

 

Mis à jour (Dimanche, 12 Février 2017 10:18)

 

Le FOREM qui cache la forêt

 

 

L'affiche représente une petite fille, bigoudis sur la tête et torchon à la main, avec ce slogan : « Osez réaliser vos rêves... Devenez auxiliaire de ménage ». Parue dans un journal local de Tournai, elle est tellement caricaturale que beaucoup ont cru à un gag.

Hélas, ce n'en est pas un, mais une annonce très sérieuse, estampillée par le FOREM, l'agence wallonne pour l'emploi.

Les réactions n'ont pas tardé, depuis les indignations sur le thème « vous savez qu'on est au XXIe siècle ? » jusqu'aux caricatures les plus sarcastiques, proposant des formations de djihadiste, de journaliste chez SudPresse ou pire... d'"auxiliaire" du FOREM (au service comm', qui en a bien besoin). Les médias les plus classiques se sont gaussés à leur tour, consacrant parfois même leur Une au sujet, honneur rare pour un sujet comme le sexisme (surtout quand il ne vient pas d'"ailleurs"...) A son tour, le FOREM a dû reconnaître une "maladresse" et présenter de piteuses excuses. Que voulez-vous, c'était les vacances, et ces jeunes créatifs en ont profité pour laisser gambader leur imagination...

Mais une fois que cette affiche a été dénoncée, on peut avoir l'impression d'avoir tout dit, et on n'a rien dit.

 

Mis à jour (Samedi, 14 Janvier 2017 10:03)

 

L'école, lieu d'émancipation

Autant prévenir tout de suite : je vais peut-être en énerver quelques-un/e/s et plus grave, me montrer injuste. Tant pis, ça me chatouille trop.

Ces derniers temps, j'entends et je lis souvent de grandes envolées sur le rôle émancipateur de l'école. En général, il s'agit de justifier l'interdiction du port de « signes convictionnels » ou de « couvre-chefs » ou encore de « robes longues » par les élèves, ou plus directement du foulard par les enseignantes et/ou les mères accompagnant des activités scolaires.

L'école, lieu d'émancipation... ? Je ne peux m'empêcher de retourner à mes propres souvenirs. L'école, ce fut pour moi un endroit où j'ai adoré apprendre – enfant solitaire, plutôt mal dans ma peau, je me raccrochais aux livres, à la connaissance – mais ce fut aussi un lieu d'humiliations que je n'ai pas oubliées.

Déjà à l'école primaire, les instits n'ont pas pu ne rien voir du harcèlement que j'ai subi tout au long de ma scolarité : pas un/e n'a bougé le petit doigt.

L'école fut aussi cet endroit d'apprentissage de la concurrence exacerbée, où « laisser copier » était sanctionné autant que « copier », mais la sanction ne suffisant pas, il fallait une dénonciation publique, un prix retiré devant tout le monde, et pan, ça va t'apprendre la solidarité (car moi je l'ai vécu comme une forme de solidarité, même si c'était maladroit et contre les règles, certes).

L'école fut ce lieu où ma prof de latin, en mai-juin 1968, sans que jamais quiconque ne l'arrête, venait nous bourrer le crâne à chaque leçon avec les « horreurs » de la révolte étudiante à Paris, en faisant circuler les photos les plus trash de la presse de droite (le rapport avec le latin était assez lointain).

L'école fut pour moi aussi ce lieu d' « encouragement » à la créativité, où on m'interdisait d'écrire mes dissertations en vers (je le faisais quand même mais les écrivant sous forme de texte suivi, j'arrivais à tromper l'enseignante...) et où une prof se foutait ouvertement de ma gueule, une des rares fois où je ne connaissais pas une réponse à une question, en me disant devant toute la classe que je ferais mieux d'étudier mes leçons que d'écrire des pièces d'amour en alexandrins – car oui, à 14 ans, j'écrivais des pièces d'amour en alexandrins, comme Racine, ou presque ! La suite de ma vie a démontré que non, je n'aurais pas mieux fait, parce que mes leçons, je les ai oubliées depuis longtemps, alors que la passion d'écrire m'est restée, même si ce n'est plus en alexandrins.

Alors bien sûr, c'était il y a un demi-siècle, le monde a changé, l'école a changé ; mais enfin je constate qu'on commence à peine à prendre au sérieux les problèmes de harcèlement (surtout d'ailleurs parce qu'internet en a multiplié la nocivité, mais je vous assure qu'il était parfaitement possible de pourrir la vie d'un enfant bien avant Facebook et Instagram) ; je constate aussi que l'école, telle qu'elle est organisée encore aujourd'hui chez nous, ne parvient pas à réduire les inégalités sociales, bien au contraire, elle a tendance à les figer, sinon les creuser encore. Et je ne vous parle pas du sexisme, très peu pris en compte dans les classes et les cours de récréation, comme si la « mixité » décrétée résolvait miraculeusement tous les problèmes.

Alors bien sûr, l'école peut être un formidable outil de libération, ceraines le sont, et certain/e/s enseignants font un boulot formidable dans ce sens. Mais enfin, qu'on me permette, quand j'entends une de ces grandes envolées sur la mission civilisa...euh émancipatrice de l'école, qui ne serait menacée que par quelques foulards trop « ostensibles », de ricaner doucement dans mon coin. Comme ricanaient mes profs devant mes petites rébellions qui restent le meilleur de ce que l'école n'a, heureusement, jamais réussi à me désapprendre.

Mis à jour (Jeudi, 20 Octobre 2016 11:23)

 

Comment organiser un débat mixte ?

Vous avez l'intention d'organiser un débat, sur un de ces sujets qui concernent tout le monde, ou en tout cas une grande partie de la population, toutes catégories confondues : l'avenir de la planète, la réduction du temps de travail, la redistribution des richesses, la lutte contre les inégalités...

Bravo !

Vous partez donc à la recherche de personnes capables de défendre un point de vue sur le sujet, disons une « expertise » pour faire simple, que ce soient des universitaires, des activistes, ou les deux.

Bonne chasse !

Vous souhaitez présenter des analyses et des opinions sinon divergentes, du moins assez variées, ne serait-ce qu'à partir d'angles d'attaque différents, pour éviter que votre débat ne ronronne.

Super !

Bien entendu, vous vous classez parmi les « progressistes », avec le souci d'une égalité au niveau du droit à la parole (sinon, ne lisez pas plus loin, ce papier ne vous concerne pas).

Vous vous adressez donc à différentes organisations, tout aussi progressistes que vous, vous épluchez votre carnet d'adresse, vous allez voir du côté d'autres débats, vous y trouvez des noms de gens intéressants pour le vôtre... et voilà ! Votre tribune est prête.

Mais euh...

Vous constatez quand même une anomalie – ou souvent, vous ne la constatez pas, tellement c'est « naturel », mais on vous la fait constater : vos intervenants sont tous masculins. Caramba !

Alors peut-être que ça ne vous dérange en rien, selon l'argument classique « on regarde la compétence des gens, pas leur sexe ». Dans ce cas, continuez comme ça, et je vous souhaite beaucoup d'autosatisfaction unisexe, et inutile de lire plus loin.

Mais peut-être aussi que ça vous gêne quand même aux entournures, que l'argument de la « compétence » ne vous convainc pas tout à fait, à une époque où les filles réussisent mieux dans les études que les garçons, que les femmes sont très présentes dans les mouvements sociaux et que néanmoins, on ne les retrouve toujours pas aux tribunes des grands débats de société (ni à la télé). C'est qu'il y a là comme un petit problème... non ?

Dans ce dernier cas, voici des pistes pour vous, à partir de quelques arguments que vous aurez tendance à avancer pour votre défense, des contre-arguments et des suggestions sur la manière d'atteindre une certaine mixité (qui contrairement à ce que l'on croit, n'est pas un "donné" menacé de l'extérieur, mais une réalité à construire).

 

Mis à jour (Lundi, 07 Novembre 2016 17:36)

 

"Citoyennes, féministes et musulmanes" : saisir la main tendue

On parle si souvent d'elles, à leur place, alors qu'elles-même ont si rarement la parole : ce texte paru dans la Libre,dans la rubrique Opinions (1), est d'autant plus précieux. Il nous interpelle, j'y réponds.

Vous dites : « nous voulons vous donner envie de nous rencontrer ». Vous dites : « nous voulons vraiment faire société ensemble, avec nos ressemblances et nos différences ». Vous dites : nous sommes féministes, contre les injustices dont les femmes sont toujours victimes, soyons des alliées !

Mais vous dites aussi : cessez de « considérer celles d’entre nous qui portent le foulard comme, au choix, des mineures sous influence, des idiotes utiles ou des militantes perfides d’un dogme archaïque ». Et voilà cet appel intitulé « Citoyennes, féministes et musulmanes » publié par la Libre sous l'intitulé « Voilées et féministes » (1). De quoi, immédiatement, agiter le chiffon rouge sous les yeux du taureau de la laïcité excluante !

L'essentiel, vous le dites dans leur texte : les préjugés, les discriminations, l'injustice de mesures qui, sous prétexte de les « émanciper », contribuent à enfermer les filles et les femmes à la maison ou dans leur « communauté ». Le sommet de l'absurde étant peut-être atteint en interdisant à certaines d'entre elles, toujours au nom de leur émancipation, de suivre des cours si bien appelés de « promotion sociale » !

Les réactions n'ont pas tardé (dans la Libre aussi bien que sous la plume de certaines défenseuses d'une laïcité crispée) (2), notamment sur le thème : on ne peut pas être voilée et féministe. Donc, votre main tendue, vous pouvez vous la garder. On ne peut discuter que cheveux au vent (un crâne rasé a peut-être aussi ses chances). Vous ne le savez peut-être pas, mais vous êtes des réactionnaires portant haut, volontairement ou par naïveté, la bannière de régimes sanglants (vous savez, ceux que nos pays si fiers de leurs « valeurs » soutiennent si bien avec leurs livraisons d'armes et leurs accords commerciaux, mais ça n'a aucun rapport, paraît-il).

A celles qui vous rejettent ainsi, je n'ai rien à répondre : elles ne s'adressent pas à moi. Je ne suis ni musulmane, ni porteuse d'un quelconque « signe convictionnel » (quoique j'aimerais bien que mon féminisme soit encore plus « ostentatoire » qu'il ne l'est déjà), je n'ai pas à avoir un avis sur le foulard, le besoin de le mettre ou de l'ôter, pas plus que sur la façon de le nouer, ou le sens que chacune d'entre vous lui donne. J'ai juste un avis sur le contrôle du corps des femmes, leur apparence, leur façon de se vêtir, d'être « trop » ou « trop peu » couvertes, toujours jugées « provocantes », qu'on voie le haut de leurs cuisses ou qu'elles cachent leurs oreilles. Et cet avis est simple : ce contrôle fait partie intégrante du maintien des femmes dans une position d'infériorité et quand en plus, il leur interdit d'étudier ou d'avoir un emploi, il est l'un des freins principaux à cette émancipation dont on parle tant tout en les empêchant d'y accéder. Et qu'on ne me dise pas : il suffit qu'elles enlèvent leur voile et tout ira bien ! Exiger qu'elles ôtent le foulard ou leur imposer de le mettre ne sont que deux facettes d'un même refus de leur liberté.

Je n'ai pas non plus à vous attribuer, ou non, un brevet de féminisme. Puisque vous tendez la main, je la prends volontiers. Nous nous battrons ensemble contre les inégalités sociales, contre les violences, contre le poids des tâches de ménage et de soins, si mal partagées... Peut-être y aura-t-il des domaines où nous ne serons pas d'accord – c'est aussi le cas avec d'autres féministes avec lesquelles je peux avoir des divergences, ce qui n'empêche nullement des luttes communes. Se rencontrer, être des alliées, avec nos ressemblances et nos différences ? Chiche ? Chiche !

 

(1) A noter que suite aux protestations, la Libre a rétabli le titre d'origine dans sa version électronique

(2) A vous de chercher : aucune envie de leur faire de la publicité

Mis à jour (Mardi, 20 Septembre 2016 10:34)

 
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