Le lion et la gazelle

C'était ainsi depuis le début des temps : les lions poursuivaient les gazelles, les gazelles fuyaient, certaines arrivaient à s'échapper mais la plupart se faisaient prendre, immobiliser, déchiqueter et dévorer par leurs prédateurs. Certains lions prétendaient même que leur servir de repas était, pour les gazelles, un honneur, ou encore« le plus vieux métier du monde ». C'était ainsi depuis le début des temps, et il n'y avait donc pas de raisons que ça change. Du moins de l'avis des lions.

Car il se fit qu'un jour des gazelles imaginèrent l'impossible : si au lieu de fuir chacune de leur côté elles faisaient face, si elles se mettairnt à gronder et utiliser leurs pattes et leurs dents comme elles l'avaient appris dans des cours d'autodéfense, peut-être qu'alors les lions y réfléchiraient à deux fois avant de leur tomber dessus. Et de fait, aussi incroyable que cela paraisse, les lions s'arrêtaient, décontenancés par une résistance inattendue, et après s'être pris quelques coups de griffes et de dents, s'en allaient tout penauds chercher leur nourriture ailleurs...

Certes tous ne devinrent pas végétariens et il y eut encore des pertes parmi les gazelles ; mais aucun animal n'aurait plus osé prétendre que c'était « la nature » et que l'égalité entre lions et gazelles n'était qu'une chimère de « gazellliste », comme on surnommait, d'abord par dérision puis avec respect, les militantes les plus décidées.

Une gazelle malmenée par un lion pouvait désormais porter plainte et le coupable était traîné devant un tribunal, parfois même condamné à être banni de la savane et enfermé dans un zoo, où même les enfants se moquaient de lui, de ses grandes dents inutiles et de sa crinière mal peignée. Les autres lions faisaient profil bas.

Et voilà qu'un jour, une nouvelle se répandit comme une portée de lapins : un lionceau avait été mordu par une gazelle ! Oui, sûre de son impunité, la vilaine avait planté ses crocs dans le tendre postérieur du petit fauve, dont la mère était occupée ailleurs. Pire que cela, l'agresseuse avait elle-même auparavant porté plainte contre un lion qui lui avait infligé des sévices dont elle gardait encore la trace.

Dès lors, sous prétexte de défendre le lionceau blessé, certains lions se déchaînèrent : « L'arroseur arrosé ! », proclamèrent-ils, « Telle est prise qui croyait prendre ! » ou encore, en plus élaboré, « Vous voyez bien, ce n'est pas une question de domination, juste des individus qu

C'était ainsi depuis le début des temps : les lions poursuivaient les gazelles, les gazelles fuyaient, certaines arrivaient à s'échapper mais la plupart se faisaient prendre, immobiliser, déchiqueter et dévorer par leurs prédateurs. Certans lions prétendaient même que leur servir de repas était, pur les hgazaelles, « le plus vieux métier du monde ». C'était ainsi depuis le début des temps, et il n'y avait donc pas de raisons que ça change. Du moins de l'avis des lions.

Car il se fit un jour que des gazelles imaginèrent l'impossible : si au lieu de fuir chacune de leur côté elles faisaient face, si elles se mettairnt à gronder et utiliser leurs pattes et leurs dents comme elles l'avaient appris dans des cours d'autodéfense, peut-être qu'alors les lions y réfléchiraient à deux fois avant de leur tomber dessus. Et de fait, aussi incroyable que cela paraisse,les lions s'arrêtaient, décontenancés par une résistance inattendue, et après s'être pris quelques coups de griffes et de dents , s'en allaient tout penauds chercher leur nourriture ailleurs...

Certes tous ne devinrent pas végétariens et il y eut encore des pertes parmi les gazelles ; mais aucun animal n'aurait plus osé prétendre que c'était « la nature » et que l'égalité entre lions et gazelles n'était qu'une chimère de « gazellliste », comme on surnommait, d'abord par dérision ouis avec respect, les militantes les plus acharnées.

Une gazelle malmenée par un lion pouvait désormais porter plainte et le coupable était traîné devant un tribunal, parfois même condamné à être banni de la savane et enfermé dans un zoo, où même les enfants se moquaient de lui, de ses grandes dents inutiles et de sa crinière mal peignée. Les autres lions faisaient profil bas.

Et volà qu'un jour, une nouvelle se répandit comme une traînée de lapins : un lionceau avait été mordu par uen gazelle ! Oui sûre de son impunité, la vilaine avait planté ses crocs dans le tendre postérieur du petit fauve, dont la mère était occupée ailleurs. Pire que cela, l'agresseuse avait elle-même auparavant porté plainte contre un lion qui lui avait infligé des sévives dont elle gardait encore la trace.

Dès lors, sous prétexte de défendre le lionceau blessé, certains lions se déchaînèrent : « l'arroseur arrosé ! », proclamèrent-ils, « telle est prise qui croyait prendre ! » ou encore, en plus élaboré, « vos voyez bien, ce n'est pas une squestion de domination, juste une histoire de bons et de méchants, une affaire strictement privée dont les gazellistes ont voulu faire une question politique ! »

Et les lions, tout contents de cette opportunité, se dirent que le temps de la revanche était venu et qu'ils pourraient revenir aux moeurs anciennes, sans que nul ne puisse encore leur reprocher une cruauté si largement partagée...

 

L'affaire Asia Argento

Voilà l'histoire qui m'est venue spontanément lorsque j'ai vu les réactions à l'information selon laquelle Asia Argento, l'une des premières accusatrices d'Harvey Weinstein, était à son tour mise en cause par un jeune acteur qu'elle aurait agressé sexuellement puis payé pour éviter des poursuites judiciaires. Ce qu'elle dément formellement – mais la plupart des agresseurs commencent aussi par démentir.

Pour les détracteurs du mouvement #MeToo, c'est évidemment une bénédiction. Ainsi le journaliste Franz-Olivier Giesbert écrit-il avec jubilation : « L’arroseuse arrosée. On ne se méfie jamais assez des marchands de vertu, des donneurs et des donneuses de leçons. Ce sont les pires ennemis de leur cause ».

A quoi une autre journaliste, Nadia Daam, répond : « On fait semblant de découvrir que l’on peut être victime ET bourreau, et qu’il est possible de lutter publiquement contre quelque chose dont on est soi-même coupable ». C'est toute sa tribune qui mérite d'être partagée comme réplique aux petits sourires en coin des ricaneurs.

Cette tribune est d'autant plus intéressante qu'elle interpelle aussi les féministes, en leur rappelant que « rien n'affaiblira #MeToo si on reste honnête intellectuellement » ou pour le dire autrement, si on garde une certaine cohérence. Si l'on a pris comme principe de croire les victimes en attendant que la justice tranche, parce que dénoncer ce type d'agression demande du courage, alors il faut éviter de mettre en doute la parole de Jimmy Bennet, l'accusateur d'Asia Argento. Si on estime au contraire que la présomption d'innocence doit rester primordiale, tant qu'il n'y a pas condamnation, alors il faut la respecter aussi lorsque l'accusé est un homme. En aucun cas, le sexe ou la réputation des protagonistes ne justifient que l'on change de position (1).

Ainsi, il m'a paru assez choquant de découvrir la tribune de soutien à la philosophe féministe Avital Ronnel, accusée d'agression sexuelle par un étudiant, « tribune rédigée par des chercheurs et chercheuses, dont Judith Butler, qui invoque «une campagne malveillante», mettant en avant la «stature» et «la réputation» de la philosophe comme si la célébrité ou un CV bien garni avaient déjà empêché quelqu’un d’être un violeur? C’est exactement la stratégie adoptée par Weinstein, DSK et leurs défenseurs: crier à la cabale, faire de l’accusé un parangon de vertu, se préoccuper des conséquences sur sa carrière, en avoir rien à foutre de la parole des victimes », come l'écrit Nadia Daam.

Il serait bon de rappeler que l'agression sexuelle, du harcèlement jusqu'au viol, n'est pas une question de « sexualité » mais de rapport de pouvoir, de domination Un rapport de pouvoir qui peut jouer pour un.e prof par rapport à un.e étudiant.e, un.e supérieur.e hiérarchique vis-à-vis d'un.e employé.e, une personne bien installée dans une profession vis-à-vis d'un.e débutant.e. Mais un rapport qui reste très largement, encore aujourd'hui, et malgré les exceptions, de l'ordre de la domination masculine.

Les lions peuvent donc ricaner, les gazelles continueront à défendre leurs droits et leur intégrité.

i règlent des comptes entre eu, une affaire strictement privée dont les gazellistes ont voulu faire une question politique ! »

Et les lions, tout contents de cette opportunité, se dirent que le temps de la revanche était venu et qu'ils pourraient revenir aux moeurs anciennes sans que nul ne puisse encore leur reprocher uen cruauté, si largement partagée...

 

 

Voilà l'histoire qui m'est venue spontanément lorsque j'ai vu les réactions à l'information selon laquelle Asia Argento, l'une des premières accusatrices d'Harvey Weinstein, était à son tour mise en cause par un jeune acteur qu'elle aurait agressé sexuellement puis payé pour éviter des poursuites judiciaires. Ce qu'elle dément formellement – mais la plupart des agresseurs commencent aussi par démentir.

Pour les détracteurs du mouvement #MeToo, c'est évidemment uen bénédiction. Ainsi le journaliste Franz-Olivier Giesbert écrit-il avec jubilation : « L’arroseuse arrosée. On ne se méfie jamais assez des marchands de vertu, des donneurs et des donneuses de leçons. Ce sont les les pires ennemis de leur cause ».

A quoi une autre journaliste, Nadia Daam, répond : « on fait semblant de découvrir que l’on peut être victime ET bourreau, et qu’il est possible de lutter publiquement contre quelque chose dont on est soi-même coupable ». C'est toute sa tribune qui mérite d'être partagée comme réplique aux petits sourires en coin des ricaneurs.

http://www.slate.fr/story/166169/metoo-agression-sexuelle-feminisme-asia-argento

 

Cette tribune est d'autant plus intéressante qu'elle interpelle aussi les féministes, en leur rappelant que « Rien n'affaiblira #MeToo si on reste honnête intellectuellement » ou pour le dire autrement, si on garde une certaine cohérence. Si l'on a pris comme principe de croire les vicitmes en attendant que la justice tranche, parce que dénoncer ce type d'agression demande du courage, alors il faut éviter de mettre en doute la parole de Jimmy Bennet, l'accusateur d'Asia Argento (1). Si on estime au contraire que la présomption d'innocence doit rester primordiale, tant qu'il n'y a pas condamnation, alors il faut la respecter aussi lorsque l'accusé est un homme. En aucun cas, le sexe ou la réputation des protagonistes ne justifient que l'on change de position.

Ainsi, il m'a paru assez choquant de découvrir la tribune de soutien à la philosophe féministe Avital Ronnel, accusée d'agression sexuelle par un étudiant, « tribune rédigée par des chercheurs et chercheuses, dont Judith Butler, qui invoque «une campagne malveillante», mettant en avant la «stature» et «la réputation» de la philosophe comme si la célébrité ou un CV bien garni avaient déjà empêché quelqu’un d’être un violeur? C’est exactement la stratégie adoptée par Weinstein, DSK et leurs défenseurs: crier à la cabale, faire de l’accusé un parangon de vertu, se préoccuper des conséquences sur sa carrière, en avoir rien à foutre de la parole des victimes », comme l'écrit Nadia Daam.

Il serait bon de rappeler que l'agression sexuelle, du harcèlement jusqu'au viol, n'est pas une question de « sexualité » mais de rapport de pouvoir, de domination. Un rapport de pouvoir qui peut jouer pour un.e prof par rapport à un.e étudiant.e, un.e supérieur.e hiérarchique vis-à-vis d'un.e employé.e, une personne bien installée dans une profession vis-à-vis d'un.e débutant.e. Mais un rapport qui reste très largement, encore aujourd'hui, et malgré les exceptions, de l'ordre de la domination masculine.

Les lions peuvent donc ricaner, les gazelles continueront à défendre leurs droits et leur intégrité.


(1) Un bel exemple de cohérence et de courage est donnée par l'association de femmes musulmanes Lallab par rapport aux accusation contre Tariq Ramadan : "Notre soutien aux victimes est total".

Mis à jour (Dimanche, 26 Août 2018 09:56)

 

Cis, trans, qu'est-ce qu'une "femme" ?

Il y a quelque temps, en publiant un statut sur FB reprenant un article consacré au refus de femmes cis de laisser entrer des femmes trans dans un espace de baignade non mixte, je me suis pris une série de critiques assez virulentes, m'accusant au mieux d'ignorance, au pire de transphobie, me renvoyant au rang d'adversaire alors que je me croyais une alliée. Plus que par ceux/celles qui m'agressaient ouvertement, m'enjoignaient de la boucler sur un sujet auquel je ne comprenais rien ou exigeaient des excuses (que je n'ai pas faites), j'ai été touchée par les personnes que j'ai blessées ou déçues. Même si je sais que, sur des sujets aussi sensibles, on court toujours le risque de décevoir ou de blesser, et que ce risque, je l'ai pris en connaissance de cause.

Je précise que je ne prenais pas position quant à ce refus d'accueillir des femmes trans dans des lieux non mixtes, sujet sur lequel je n'ai pas d'avis tranché : d'un côté, je pense que la non mixité, sur des critères choisis par les organisatrices, est un droit – à condition que ce ne soient pas des lieux de pouvoir qui s'imposent aux autres, ce qu'un lieu de baignade n'est certainement pas ; d'un autre côté, je comprends la meurtrissure que peut représenter le rejet d'une identité (ici de femme) qu'on ressent avec une telle force.

Là où j'ai heurté certaines personnes, c'est en me permettant des réflexions, peut-être maladroites, sur la différence de visibilité entre les MtoF et les FtoM. Je faisais l'hypothèse que si l'on voit davantage les premières que les seconds, c'est parce que les MtoF ont été socialisées en « garçons », fût-ce à leur corps défendant (c'est le cas de le dire), avec tout ce que cela comporte en termes de prise de parole, de place dans l'espace public... alors que les FtoM ont été socialisés en « filles », avec toutes les injonctions à l' « effacement » que cela implique.

Une telle « hypothèse » a donc paru « scandaleuse ». Certain.es m'enjoignaient à m'informer, à écouter les personnes concernées (je fais de mon mieux) et aussi à lire. J'ai donc attentivement lu les messages et les liens qu'on m'envoyait, ainsi qu'un livre que plusieurs personnes m'ont recommandé : le « Manifeste d'une femme trans » de Julia Serano (1). Conseil précieux : j'y ai trouvé des pages lumineuses sur un sujet qui m'a toujours troublée, bien que je me sente tout à fait « cis », à savoir le rapport qu'on a avec ce corps qui est bien plus qu'une simple enveloppe pour nos désirs, nos pensées, nos émotions, bien plus que la « Carcasse » chantée par Anne Sylvestre. C'est souvent d'ailleurs chez des personnes trans (car oui, j'en connais...) que j'ai retrouvé avec le plus de « justesse » mes propres interrogations.

 

L'inconfort d'être "nommée"

Je voudrais insister sur ce terme de « cisgenre » : pour bien des amies féministes, c'est là une précision qu'elles refusent, elles se veulent « femmes », tout simplement. J'ai bien ressenti, moi aussi, une sorte d' « inconfort » d'avoir à « nommer » ma particularité, mais j'ai reconnu là le problème général des dominant.es à renoncer à la prétention de représenter l' « universel », tandis que les autres seraient spécifiques : c'est le cas des hommes par rapport aux femmes, des blancs par rapport aux noirs, des « nés ici » par rapport aux « nés ailleurs »... et aux cisgenres par rapport aux transgenres. Les premier.es se permettant de nommer et d'analyser les second.es, mais s'offusquant de la réciproque. Il a donc bien fallu apprendre et m'adapter : puisque l'existence d'un "black feminism" me paraît légitime, il est logique que je me présente, dans certaines interventions, comme une "féministe blanche", sans que ce ne soit une insulte, juste un constat.

Je comprends donc bien la colère de Julia Serano (et de certain.es réactions à mon statut) lorsqu'elle écrit : « C'est précisément cela qui m'énerve chez les cissexuelles qui n'acceptent pas qu'une femme trans dise qu'elle se sent femme. (...) Leur prétention à mieux comprendre le genre féminin que les femmes trans sous prétexte d'y être nées et d'y avoir été sociabilisées est tout aussi naïve et arrogante que si je prétendais mieux comprendre qu'elles le genre féminin sous prétexte de pouvoir, contrairement à la plupart des femmes, le comparer à mon expérience du genre masculin ».

Donc je comprends... et en même temps, j'y vois une sorte de malentendu : et si ce qu'elle appelle « arrogance » et « naïveté » correspondait en fait à une réalité, non pas d'une « nature féminine authentique » que seules posséderaient les « cissexuelles », mais plus simplement à deux expériences de vie différentes et peut-être même irréductibles ? Ce qui ne veut pas dire qu'on ne peut pas se comprendre, à condition de prendre acte de cette différence.

Je pense en effet qu'une femme trans possède une expérience qu'en tant que femme cis, je ne vivrai jamais, et que je ne peux donc qu'imaginer : celle d'avoir été socialisée en garçon et qui plus est, en garçon qui se sentait étranger à cette « identité ». Parallèlement, une femme cis aura un vécu qui restera extérieur à une femme trans : pour prendre des exemples très concrets, la conscience d'un corps « vulnérable », « menacé » par le risque de viol (ce qui ne signifie nullement que les personnes trans ne subissent pas des violences, simplement qu'elles sont d'un autre ordre), de grossesse indésirée, et toutes les restrictions de liberté qui vont avec cette prise de conscience. Beaucoup de parents, même les mieux intentionnés en termes d'égalité, projettent sur leurs filles des craintes – d'ailleurs pas infondées - qui conditionnent évidemment le vécu des filles, leur place dans l'espace public, leru confiance en elles, leurs relations avec les autres.

Julia Serano pointe avec raison le changement de regard des autres sur elle à partir du moment où elle apparaît comme « femme » : l'attention soudain portée à son corps par des gens à qui elle n'a rien demandé, les allusions sexuelles, les commentaires sur ses « hormones » quand il lui arrive de s'énerver, le côté humiliant, exaspérant dans la façon dont certains hommes se mettent à l'ignorer sur le plan intellectuel... Ces expériences, elle les partage désormais avec les femmes cis, mais ce n'est pas la même chose que de les avoir intégrées comme une chose presque « normale » dès l'enfance. Je pense effectivement que le fait d'avoir vécu une socialisation de garçon, fût-ce de garçon très mal dans sa peau, lui donne une autre expérience de ce qu'on appelle la « féminité ». Contrairement à Julia Serano, il ne me semble donc ni « naïf » ni « arrogant » de considérer qu'une personne transgenre a une vision encore plus aiguë de « comprendre ce qu'est le genre féminin »... (2)

Bien entendu, ces différences d'expériences ne doivent pas empêcher de se baigner ensemble, ni de militer ensemble. Mais si je pense en effet que les féministes (moi y compris) doivent faire l'effort d'entendre la souffrance et la colère des femmes trans à qui l'on refuse l'accès à un espace « femmes », il me paraît aussi important de se rendre compte de ce que vivent des femmes cis qui ont choisi un tel espace non mixte et voient débarquer des personnes qui exigent que leur auto-définition soit admise telle quelle. Si on a pris la peine de se rencontrer, se connaître, prendre en compte les craintes des unes et des autres, la "coexsitence" et mieux, la convivialité, doivent être possibles. Mais quand on voit débarquer des inconnu.es, y compris des « femmes avec un pénis » (je prends l'expression de Julia Serano), il n'est pas du tout paranoïaque ni transphobe d'imaginer que des hommes, on ne peut plus cis, profitent de la situation pour se glisser dans des lieux où leur présence n'est pas souhaitée. Dans mon texte controversé sur FB, je prenais l'exemple d'un prof d'université, qui a toujours profité des privilèges liés à son statut d'homme et qui soudain, pour nier le caractère 100% masculin d'une tribune lors d'un débat, m'a lancé « qui vous dit que je suis un homme ? » Et le questionnement sur l'absence si fréquente de femmes était aussitôt clos : il suffisait que chacun de ces hommes déclare qu'il n'en est pas un... (3)

Qu'on me comprenne bien, je ne demande pas qu'on « vérifie » si une personne est bien une femme, je mesure tout ce que cela aurait d'humiliant, de violent ; j'aimerais juste qu'on se parle et qu'on essaie de se comprendre.

 

« Subconscient féminin »

Mais au fait, justement, c'est quoi, « être une femme » ? Pour les cis, cela semble aller de soi (je dis bien « semble », car c'est parfois plus compliqué), pour les trans, c'est un cheminement, dont je ne peux que tenter de deviner la difficulté.

Cependant, quelque chose me chipote. Pour en revenir au livre de Julia Serano, sa façon d'opposer « sexe physique » au « sexe subconscient » me plonge dans la perplexité. Alors qu'à plusieurs reprises, elle proteste contre la « croyance » qu'il existerait deux catégories, « femme » et « homme », elle valide tout aussi souvent l'existence d'un « sexe subconscient » auquel il était tellement essentiel, pour elle, de faire correspondre son corps. Et ça, ce « sexe subconscient », je ne sais toujours pas ce que c'est.

Pour ne pas avoir l'air de m'en prendre à des personnes auxquelles on peut me reprocher de ne rien comprendre, je m'en tiendrai à ce que je connais bien, par contre, du poin de vue du vécu. Une frange d'homosexuel.les, parmi les plus « politiques », disent aussi « brouiller » les genres ou en tout cas, la centralité qu'on accorde au sexe pour diviser l'humanité en deux : dans une société qui serait moins obsédée par la binarité. le sexe ne serait pas plus « pertinent » que la couleur des yeux ou la forme du nez.

Pourtant il me semble que plus encore que les hétéros, les homos exclusif.ves prouvent le contraire, en étant uniquement attiré.es par de personnes d'un sexe particulier (la même exclusivité n'existant pas pour la couleur des yeux...). C'est aussi le cas des hétéros , mais on pourrait penser que tout simplement, ils et elles se « conforment », en aimant là où leur dit d'aimer (cela dit sans aucun mépris, c'est juste que c'est plus simple). Tandis que pour les homos, cette attirance exclusive est tellement forte qu'ils et elles sont prêt.es à subir toutes les discriminations, à risquer leur liberté et parfois leur vie, à supporter le rejet et la rupture avec leurs proches, pour vivre quelque chose de tellement essentiel : l'attirance pour... des personnes de même sexe. Difficile de marquer avec plus de poids que le « sexe » de la personne a bien plus d'importance que la couleur de ses yeux...

De même, subir autant d'opprobre, de moqueries, de traitements, pour devenir « femme » ou « homme », me semble renforcer la binarité (je ne parle pas là des personnes trans qui revendiquent de sortir de cette binarité en ne se définissant ni comme « homme » ni comme « femme »). Il y a certes mille façons d'être « homme » ou « femme », comme le souligne Julia Serano, mais pour les personnes qui décident de transitionner, aucune de ces façons ne correspond à ce que semble exprimer leur corps dans leur genre assigné. Il y aurait donc bien, à leurs yeux, quelque chose de fondamentalement et irréductiblement différent, ce quelque chose qui correspondrait à ce « sexe subconscient » dont je ne comprends pas la nature.

La question reste donc pour moi ouverte : qu'est-ce qu'une « femme » ? Et je me sens aussi loin d'un mystérieux « subconscient » que de certaines amies féministes pour qui la « féminité » se définit par la capacité de porter des enfants, ce qui exclurait les femmes sans utérus, stériles ou même ménopausées... Bref, je reste en questionnement, avec une seule certitude : la nécessité de se parler et de s'écouter.

 

 

PS : sur cette question de plus grande visibilité des MtoF, Julia Serano a son hypothèse : cela viendrait d'une sorte de curiosité malsaine, ou au mieux de perplexité, de voir des personnes « choisir » une identité dominée. Vouloir devenir un homme, ce serait choisir une position plus privilégiée, ce que tout le monde pourrait comprendre ; mais vouloir renoncer à ses privilèges pour « devenir une dominée »... ? Voilà qui a de quoi intriguer.

Idée intéressante, mais je continue à penser que la « socialisation » de départ n'est pas sans influence. Car alors que les hommes sont plus « visibles » que les femmes (et particulièrement dans les lieux de prise de parole, de pouvoir), les gays plus que les lesbiennes, il me semble que c'est l'inverse chez les personnes trans.

Je lis ce matin cet article sur la première femme transgenre qui pourrait être élue gouverneure aux Etats-Unis (et pan sur la gueule de Trump). Elle qui a fait sa transition à 59 ans peut aujourd'hui se revendiquer comme « femme », il n'empêche qu'elle a, aussi pénible que ce fut par ailleurs dans sa vie personnelle, vécu « socialement » en tant qu'homme, avec tous les privilèges masculins. Comme elle le dit elle-même d'ailleurs : « Professionnellement, vivre en adéquation avec le genre féminin auquel elle a toujours appartenu paraissait impossible :  " Je ne crois pas que j’aurais pu devenir PDG d’une entreprise de services aux collectivités si je n’avais pas fait semblant d’être un homme" » .  Eh bien voilà : une femme cis n'aurait pas pu « faire semblant d'être un homme ». Ce qui change l'expérience d'une vie.

 

 

(1) Julia Serano : Manifeste d'une femme trans et autres textes, éditions Tahin Party

(2) Aucune personne cis n'aurait par exemple pu vivre ce genre d'expériences, qui en disent long sur la place des hommes et des femmes dans le monde du travail

(3) C'est arrivé également dans une émission d'Arrêt sur Images, où le journaliste Daniel Schneidermann, s'étonnant que les associations LGBT qu'il a invitées sur le plateau aient toutes envoyé un représentant masculin, s'est vu clouer le bec avec un "Qui vous dit que je suis un homme ?" qui permettait de mettre fin à toute discussion sur la sous-représentation des femmes parmi les responsables de ces associations.

Mis à jour (Samedi, 18 Août 2018 14:01)

 

Revue Nouvelle, Bruxelles Laïque Echos : deux dossiers sur le(s) féminisme(s)

Effet de #MeToo ou simple coïncidence, deux revues belges publient au même moment un dossier sur le(s) féminisme(s) : la Revue Nouvelle et Bruxelles Laïque Echos.

La différence saute aux yeux dès le titre : « Féminismes en lutte » (RN) face à « Le féminisme dans tous ses débats » (BLE). On constatera le singulier choisi par le BLE alors que, justement, puisqu'il s'agit de « débats », les féminismes pluriels semblaient s'imposer...

L'approche est également très différente. La RN se centre effectivement sur les luttes (comme celle des femmes en Pologne), en choisissant d'en rendre aussi la complexité, comme dans le très intéressant article d'Anne Lemonne et Christophe Mincke intitulé « La justice au service des femmes ? » (le point d'interrogation a toute son importance). Le BLE, lui, après avoir brossé un portrait très rapide, genre « le féminisme pour les nuls », choisit de consacrer deux articles aux « dérives » et « dérapages » du mouvement #MeToo ; et si le premier est encore argumenté, le second, intitulé « Maccarthysme porcin #NotMe », est un vrai torchon (tant qu'à insulter, allons-y), reprenant tous les poncifs sur la « guerre des sexes », la « haine des hommes », la « chasse aux sorcières », le « terrorisme langagier », et j'en passe... BLE a trouvé pertinent d'aller chercher dans une autre revue un texte digne des plus belles envolées masculinistes (1), et le bel article qui suit de Paola Hidalgo, « Ce féminisme qui mettrait la démocratie en danger », réfutant tous ces pseudo arguments, ne suffit pas à enlever le goût acide de la bordée d'injures qui précède.


Mis à jour (Lundi, 07 Mai 2018 20:04)

 

La Pride, et après ?

Succès de foule indiscutable : ils, elles et « iels » étaient en nombre dans les rues de Bruxelles pour la Pride 2018 (1). Bien plus en nombre que les récents rassemblements de soutien aux migrant.es, plus même que les manifestant.es que les syndicats ont pu mobiliser pour la défense des pensions. Le mélange de Techno Parade, de Love Parade, de campagne électorale et de publicités commerciales, dans une ambiance de fête, voilà qui ratisse large.

Ce 19 mai, les rues de Bruxelles étaient donc aux couleurs de l'arc-en-ciel. Mais pour certain.es, quoique fort minoritaires, il s'agissait de couleurs particulières : vert de rage, rouge de colère, jaune comme ce rire qui vient en voyant passer certain.es individus et rganisations... (2)

 

Le char de la discorde


Mis à jour (Lundi, 21 Mai 2018 10:18)

 

Serrage de main, foutage de gueule

Il était une fois un petit pays où l'égalité entre femmes et hommes était scrupuleusement respectée : aucun écart de salaire n'était toléré, le nombre de femmes tuées par leur (ex)compagnon avait drastiquement baissé, grâce à une politique proactive, la représentation des femmes en politique, dans les médias, aux postes de décision économique, était quasi paritaire, sans qu'on n'ait même besoin de quotas pour l'imposer, et même les tâches domestiques et de prise en charge des personnes dépendantes étaient également réparties...

Et voilà que dans ce (quasi) paradis, une bombe éclate : un candidat juif orthodoxe aux élections communales se révèle être non seulement juif, mais aussi orthodoxe, et comme tel, suivre les prescriptions plus ou moins officielles de sa religion. Scandale ! Indignation ! Des années et des siècles de combat, si largement partagé, revendiqué de gauche à droite en passant par l'extrême-centre, disparaissent dans les brumes funestes d'une main tendue ne recevant pas le moindre doigt en retour, même pas un doigt d'honneur : un seul geste vous manque, et tout est dépeuplé !

 

Tentations hétérosexuelles

Si vous avez suivi l'actualité belge, et plus précisément flamande, de la dernière semaine, vous aurez reconnu la situation décrite plus haut. A quelques détails près : cette égalité qu'un simple (non) geste pourrait mettre à mal, elle n'existe tout simplement pas. Et toute la focalisation sur le refus de serrer une main soupçonnée d'appartenir à l'autre sexe et d'induire d'impures tentations hétérosexuelles mériterait juste un gros éclat de rire.

Car finalement non, il n'y aura pas de juif orthodoxe sur la liste CD&V aux prochaines communales à Anvers. Le parti de Kris Peeters s'est ridiculisé en tentant le « débauchage » (le terme vaut son pesant de pensées impures) d'Aaron Berger, puis en le poussant à se désister non pas (du moins officiellement) pour ses positions réactionnaires en matière de mixité scolaire, d'avortement ou de mariage pour les personnes de même sexe, ni même pour avoir échappé de justesse à une condamnation pour escroquerie, mais juste parce que, malgré l'autorisation concédée par un rabbin, il s'obstine à refuser de serrer la main d'une femme autre que la sienne. Comme il est père de 9 enfants, on peut supposer qu'il ne se contente pas de lui serrer la main, mais ça ne regarde qu'eux deux.

A noter que le journal juif anversois Joods actueel s'est moqué de la « découverte » du CD&V, en lui suggérant de retirer de ses listes, en tant que défenseur intransigeant de l'égalité entre femmes et hommes, tous les candidats catholiques, tant que les femmes n'auront pas accès à la prêtrise...

Donc, exit Aaron Berger, et cette affaire de « serrage de main » a provoqué des débats assez incroyables en Flandre. « Incroyables » parce que ce sujet semble effacer toutes ses autres casseroles, incroyables parce qu'il a occupé trois soirs de suite la par ailleurs excellente émission d'information de la télé flamande, Terzake, sans compter les innombrables articles de presse, avant de déborder côté francophone dans un débat tout aussi « manuel » le dimanche midi sur RTL. Manque de respect, rejet de l'égalité, ou encore « Recul des droits des femmes » (Zuhal Demir)... La situation était apparemment grave. Bizarrement, je n'ai guère entendu une analyse aussi fouillée de ce que signifiait le refus des femmes de la même communauté (comme de certaines autres) de serrer la main d'un homme. Manque de respect ? Recul des droits humains ? Preuve d'intolérable soumission ? Ou les femmes, elles aussi, auraient des « tentations » ? Non, je ne peux pas le croire.

Bref, quand vous annoncerez à votre future employée qu'elle aura un salaire inférieur à celui de son collègue masculin, n'oubliez surtout pas de lui serrer la main : histoire de montrer votre attachement à l'égalité entre hommes et femmes.

 

Critère d'intégration

Ce n'est certes pas la première fois que la « poignée de main intersexe », comme le disait comiquement Christophe Deborsu, devient un critère d'intégration, et donc de pleine citoyenneté. En 2013, à la commune d'Ixelles, un employé a été sanctionné de cinq jours de retenue de salaire pour avoir refusé de serrer la main de son échevine. A la ville de Bruxelles, huit mariages ont déjà été bloqués parce que la future épouse refusait de serrer la main de l'échevin de l'Etat civil Alain Courtois. En France, récemment, une femme s'est vu retirer la nationalité française pour avoir « refusé de serrer la main du secrétaire général de la préfecture ainsi que celle d'un élu d'une commune du département qui étaient venus l'accueillir ; qu'elle a, par la suite, indiqué que ce refus était motivé par ses convictions religieuses ; que, dans ces circonstances, le Premier ministre s'est opposé à l'acquisition de la nationalité française par un décret du 20 avril 2017, au motif que le comportement de l'intéressée empêchait qu'elle puisse être regardée comme assimilée à la communauté française ».

Pour nous amuser, allons donc faire un tour sur le net, plein de ressources insoupçonnées. Ainsi, on peut découvrir dans la Libre cet article au titre intrigant : « Pour dire bonjour, évitez de serrer la main ». Injonction religieuse ? Pas du tout : « Une équipe de recherche médicale de West Virginia University affirme dans The Journal of Hospital Infection que “jusqu’à 80% des individus conservent, après s’être lavés les mains, sur leurs doigts et dans la paume des bactéries susceptibles de transmettre des maladies”. Pour eux, il faut donc cesser de se serrer les mains ».

La poignée de mains n'est jamais qu'une coutume, parmi beaucoup d'autres (s'incliner, échanger des regards, voir se frotter nez à nez...), venue d'un temps lointain où tendre la main droite indiquait à l'autre qu'on ne portait pas d'arme (pour le coup, les gauchers étaient avantagés). Aujourd'hui, c'est un geste qui peut encore signifier un tas de choses, l'amitié comme la domination – on se souviendra du « combat de poignées de mains » entre Trump et Macron. Si vous voulez vraiment que la vôtre soit parfaite (histoire de figurer sur la liste du CD&V, qui sait), exercez-vous à respecter ces quelques règles, également découvertes lors de ma navigation de hasard : « la main à mi-chemin entre vous et l’autre personne, une paume douce et sèche, une pression ferme, (mais pas trop), trois mouvements d’une vigueur moyenne et d’une durée inférieure à deux ou trois secondes, le tout accompagné d’un regard et d’un sourire ».

Tout cela serait simplement risible si l'on n'avait pas, une fois de plus, instrumentalisé les droits des femmes et noyé les revendications d'égalité pour glorifier « nos » valeurs et rejeter les « autres ». Et si cette farce ne servait pas, finalement, à renforcer la position à Anvers de Bart De Wever, qui pouvait déjà s'amuser des ennuis judiciaires du responsable local du SP.a, Tom Meeuws, ennuis qui ont sabordé le projet d'une liste commune avec Groen. De Wever peut ainsi espérer retrouver son poste de bourgmestre les doigts dans le nez – dans son propre nez, en tout cas, car on ignore si ses convictions lui permettent ou non de les fourrer aussi dans celui des autres.

 

 

PS : Et déjà un nouveau scandale pointe à l'horizon : toujours à Anvers, il existerait un accord entre la communauté hassidique et les publicitaires pour bannir des affiches pour de la lingerie des quartiers orthodoxes. Mais que font nos responnsables devant ce nouveau recul des droits des femmes et d'atteinte à nos valeurs (monétaires)... ?

Mis à jour (Lundi, 23 Avril 2018 17:50)

 
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