Soutenir ou dénoncer : et si on faisait les deux ?

 

Ce fut d'abord, le 18 mars, cet appel du CHU Saint-Pierre, repris par les médias : l'hôpital « lance un appel aux dons pour acheter des respirateurs ».

On peut comprendre, dans une Europe complètement dépassée par une pandémie longtemps sous-estimée (je reconnais que moi-même je n'y ai pas vraiment cru), un appel urgent pour éviter le pire. Mais enfin, la Belgique reste un pays riche, ou du moins qui abrite des citoyen·es riches et des entreprises prospères, et si l'Etat est nettement moins fringant, c'est parce que depuis des décennies, il a organisé lui-même son régime amincissant (diminution des « charges sociales », « économies » dans la Sécu, désinvestissement du « non marchand », organisation d'une ingéniérie fiscale et indulgence pour la fraude...)

L'appel a été largement répercuté dans les médias (on peut le comprendre aussi), mais sans la moindre contextualisation et moins encore de l'esprit critique (et on le comprend déjà moins). C'est sur les réseaux sociaux qu'on a trouvé des indignations parfaitement légitimes : quoi, la Belgique n'a pas les moyens, ou plutôt ne se donne pas les moyens d'acquérir du matériel de première nécessité, alors même, rappelaient certain·es, qu'elle est prête à investir des milliards dans l'achat de nouveaux avions de combat ? Des avions incapables d'abattre le moindre virus...

 

 "Viva fort Life" permanent

Le débat était lancé, parfois virulent, entre celles et ceux qui s'indignaient et les autres qui choisissaient de faire un virement immédiat – comme s'il fallait vraiment choisir entre les deux.

Le 22 mars, rebelote : ce sont  les hôpitaux des provinces de Namur et de Luxembourg qui lancent à leur tour un appel aux dons. Toujours pas de prise de distance dans les médias. On en arriverait à une sorte de « Viva for Life » permanent (au sens littéral, car il s'agit bien de sauver des vies).

Cela fait pourtant des mois et des années que le secteur de la santé tire la langue et alerte contre le sous-financement, dénonçant les restrictions budgétaires accompagnées d'un discours culpabilisant sur les « coûts » : il y aurait « trop » d'étudiant·es en médecin, « trop » de lits d'hôpitaux, pour des séjours « trop » longs... Voir par exemple le collectif La santé en lutte, qui réclame « plus d'effectifs, plus de salaires, plus d'humanité ». On savait déjà que nos gouvernernements avaient une calculette à la place du coeur; on constate que cette calculette remplace aussi le cerveau, avec des conséquences dramatiques.

Le courage du personnel de santé est reconnu par un nombre croissantce citoyen·nes qui, tous les soirs à 20h, expriment leur reconnaissance en ouvrant les fenêtres de leus appartements confinés pour applaudir longuement, en n'oubliant pas tou·es ces autres sans qui nos vies deviendraient infernales: travailleur·ses du secteur de l'alimentation, de la livraison, du nettoyage, des services à domicile, du ramassage des poubelles...

Une iniative qui pouvait sembler faire l'unanimité, et puis on a découvert ce cri de colère d'un urgentiste liégeois : « Une bonne partie des gens qui applaudissent, votent chaque année pour les connards qui diminuent les budgets, font des hashtags #keepsophie en oubliant qu'elle a été ministre du Budget d'un gouvernement qui a retiré plusieurs milliards d'euros dans les soins de santé. (...) La prochaine fois que vous voyez des manifestations pour refinancer les soins de santé, soutenez-nous ». Et à nouveau apparaît le clivage entre celles et ceux qui trouvent cette action trop hypocrite pour y partciper et d'autres qui pensent qu'il faut applaudir et que pour le reste, « on verra plus tard ».


 Aider à "tenir"

C'est peut-être une question d'âge, une dernière flamme de sagesse avant que commence la confusion... Ou peut-être que simplement je ramollis. En tout cas, de plus en plus souvent, j'ai envie de remplacer le « ou... ou.. » par le « et... et... », même si ce n'est pas toujours confortable.

Ainsi je ne crois pas qu'il faut remettre réflexions, analyses et indignations à un « plus tard » hypothétique, parce qu'il faudrait avant tout, ou même seulement parer au plus pressé. « Plus tard », il y a bien plus de (mal)chances de voir les gens se précipiter dans les cafés, les magasins ou enocre sur les plages, que s'asseoir pour réfléchir ou descendre dans la rue pour manifester. Non, c'est maintenant, dans le feu de l'action (ou parfois de l'inaction des autorités) qu'il faut faire entendre haut et fort les voix dissidentes : les politiques d'austérité sont non seulement injustes mais aussi irresponsables, et il n'est pas question d'y retourner lorsque l'alerte sera passée.

Mais cela n'empêche pas, dans le même temps, d'aider quand on peut, comme on peut, de là où on se trouve, avec les moyens qu'on a. On peut hurler contre la nécessité d'en appeler à la « générosité » citoyenne pour acheter du matériel de première nécessité, tout en participant à la collecte. On peut se préparer à rejoindre le personnel de santé dans les luttes à venir, mobiliser les personnes autour de soi, puiser dans les appaludissements de l'énergie pour la colère, et être tout de même sur son balcon ou à sa fenêtre soir après soir.

Parce que cette brève reconnaissance, certain·es membres du personnel de santé témoignent que ça les aide à tenir. Mais aussi parce que ce moment de partage, avec des voisin·es connu·es ou non, après une journée de confinement, parfois dans la solitude, parfois dans les cris et les disputes, nous aide à tenir, nous aussi.

 

PS : En ces temps de confinement, des acteurs·trices de la culture, de la formation ou du sport, de simples citoyen·nes qui ont quelque chose à partager ou même des entreprises commerciales mettent gratuitement à disposition leurs catalogues et/ou compétences. Il suffit de chercher un peu sur le net selon ses propres intérêts.

Mais il y a quelque chose de gênant dans ces gestes de solidarité, c'est le discours qui les accompagne : il s'agirait de « s'occuper », de « passer le temps ». A quoi il faut quand même rappeler que d'une part, la culture, l'éducation intellectuelle et physique ne sont pas un « passe-temps » mais une part importante de notre humanité ; et que d'autre part, tout le monde n'a pas du « temps à passer »: entre (télé)travail, prise en charge des enfants et/ou de personnes dépendantes, courses aussi indispensables que compliquées, entretien du quotidien... beaucoup d'entre nous sont plus près du risque de burn out que d'une impression de vacances ou d'ennui à meubler.

 

Mis à jour (Dimanche, 22 Mars 2020 11:11)

 

Appeler une chatte une chatte

 

« Un Belge sur deux victime de violences sexuelles » (RTBF)

« Un jeune sur quatre a déjà été exposé à un viol » (Le Soir)

Voilà comment nos médias présentent majoritairement (1) les résultats d'un sondage effectué par Amnesty et SOS Viol et présentés dans un Dossier spécial sur le viol.

On peut trouver en fin d'article des liens plus précis sur les chiffres et les recommandations, mais je voudrais insister sur un point : l'absence, hélas une fois de plus, d'une analyse genrée explicite.

En 2014 déjà, une campagne officielle était intitulée « Le viol n'a pas de sexe », à quoi l'asbl Garance avait réagi en précisant que si, le viol avait même deux sexes : celui (F) des victimes et celui M) des auteurs, du moins en très grande majorité.


Masculin universel

Dans la présentation de cette nouvelle enquête, si le dessin est très explicite, le texte l'est beaucoup moins. On y lit que « la population - et en particulier les jeunes - est exposée à la violence sexuelle dans des proportions alarmantes »  et plus loin : « Près d’un·e Belge sur deux a déjà été exposé·e à au moins une forme de violence sexuelle ». Les médias qui ne s'embarrassent pas d'écriture inclusive peuvent alors tranquillement titrer en « masculin universel ».

Mais la présentation d'Amnesty elle-même pose problème, commençant ainsi le communiqué de press : « Une personne sur deux en Belgique a été victime de violences sexuelles (47 %), un jeune sur quatre a été victime de viol (24%) » avant de préciser (mais on se demande pourquoi soudain on parle de femmes...) que « Une femme sur cinq a été victime de viol (20 %), seules 14% des femmes qui ont porté plainte pour des faits de violence sexuelle se déclarent satisfaites de cette démarche ».

Certes, si on se donne la peine de lire plus loin, on apprend que« les femmes et les jeunes sont surreprésenté·e·s parmi les victimes ; ce qui  laisse penser qu'il s'agit seulement d'une différence d'ordre statistique, qu'on retrouve en page 33 du rapport complet : « Au cours des 12 derniers mois ou encore actuellement (régulièrement ou fréquemment), 15 % des personnes interrogées sont victimes d’au moins une des sept formes de violences sexuelles que nous avons testées ; la proportion de personnes exposées est double chez les femmes par rapport aux hommes » (2).

Voilà tout pour "analyse de genre", tout aussi absente d'ailleurs dans les recommandations (3).

 

Culture du viol

Pourquoi est-ce si important ? Parce que, tout simplement, on ne peut pas imaginerdes remèdes efficaces quand le diagnostic de départ est biaisé.

C'est ce qu'a très bien compris l'Espagne, souvent donnée en exemple, sans qu'on rappelle suffisamment combien cette efficacité est justement liée au choix politique de s'en prendre spécifiquement aux violences envers les femmes. C'est aussi le sens du terme « féminicide » plutôt que « crime passionnel » ou même un neutre « meurtre entre conjoints », indiquant bien qui est la victime et pourquoi elle l'est devenue.

De même la Convention d'Istanbul, ratifiée par la Belgique en 2016, et désormais devenue une référence, insiste sur cette dimension de genre : « De nombreuses formes de discrimination, de pratiques dangereuses et de stéréotypes de genre forment la matrice des comportements violents. C'est pourquoi la Convention s'attaque tout particulièrement aux stéréotypes de genre dans les domaines de la sensibilisation, de l'éducation, des médias et de la formation des professionnels. Elle institue aussi l'obligation de fonder sur une compréhension de la violence fondée sur le genre les mesures de protection et d'aide ainsi que les enquêtes et les procédures judiciaires » (c'est moi qui souligne).

S'investir contre les violences sexuelles implique notamment de démonter la « culture du viol », qui ne signifie pas que tout le monde viole tout le monde, mais que la société tolère que certaines catégories d'hommes expriment par des agressions sexuelles leur rapport de pouvoir sur les enfants, les femmes et aussi d'autres hommes. Amnesty l'évoque d'ailleurs en pointant certains stéréotypes qui sont, eux, tout à fait genrés :Elle dit non, mais ça veut dire oui”, “Les femmes aiment la violence”, “Les hommes ont une sexualité incontrôlable”.

Garance notait aussi cette différence de fond : « Pour les hommes, le viol n’est pas une menace permanente, ne fait pas l’objet de mises en garde systématiques les poussant à éviter certains lieux, certaines heures, certaines façons de s’habiller ; ce n’est pas un risque toujours présent dans la tête, limitant leur liberté. Pour ce qui est des attouchements sexuels, les hommes ne subissent pas la même pression dans la rue, dans les transports en commun ». En ajoutant : « Il n’est pas question ici de nier que des hommes puissent aussi être victimes de viol et qu’il est encore plus difficile pour eux d’en parler. Encore faudrait-il préciser que les violeurs sont, là aussi, en écrasante majorité des hommes ».

Et voilà le « point aveugle » de bien des enquêtes sur les violences basées sur le genre : il y a les victimes, bien sûr, mais qu'en est-il des auteurs ? Quand un article évoque une « femme tuée à coups de couteau », on peut avoir l'impression que le couteau a frappé tout seul... De même, s'il y a ces "personnes violées", qui sont les "personnes qui violent" ?

Ici encore, l'absence d'analyse de genre, de mise en question d'une certaine forme de « masculinité toxique », reste flagrante.

La Convention d'Istanbul, encore : « Le concept de genre imprègne donc la Convention en profondeur. » Malheureusement, le même concept n'imprègne pas suffisamment le sondage d'Amnesty et SOS Viol, et moins encore le compte-rendu qu'en font les médias, surtout au niveau des titres... mais c'est la première chose qu'on voit, et parfois la seule.

Si cette enquête est donc bien d'utilité publique, on ne peut que regretter une grosse lacune qui en brouille la compréhension. Pour combattre efficacement le fléau des violences sexuelles, il est indispensable d'oser appeler une chatte une chatte.


(1) A noter que De Morgen se démarque en titrant : « Eén op vijf Belgische vrouwen werd ooit verkracht ».

(2) On peut aussi regretter que si l'âge et le genre sont pris en compte (et même pas pour toutes les questions), tout autre critère soit absent, comme l'orientation ou l'identité sexuelle, ou encore l'origine – mais cela demanderait sans doute beaucoup plus de temps et de moyens. La Convention d'Istanbul en tient compte, insistant d'une part sur le sort des femmes migrantes et indiquant d'autre part : « Si la Convention s'attache tout particulièrement à toutes les formes de violence à l'égard des femmes, (...) elle reconnaît que la violence fait aussi d'autres victimes, comme les garçons et les hommes, et notamment les gays, les hommes transgenres, ou les hommes qui ne se conforment pas à un comportement jugé acceptable par la société. (...) La perspective de genre s’applique aussi à ces groupes de victimes » (c'est encore moi qui souligne).

(3) Dans ses recommandations (voir lien ci-dessous), le seul point implicitement genré est la demande d'amélioration de "la collecte et la publication de données sur le viol (prévalence, profil des victimes, condamnations, etc.)"

 

Liens directs :

Enquête Amnesty et SOS Viol : l'enquête complète est ici : https://www.amnesty.be/IMG/pdf/2020_pres_resultats_sondage_dedicated_violences_sexuelles.pdf

Pour aller directement aux chiffres (souvent mais pas toujours genrés), c'est là : https://www.amnesty.be/camp/droits-femmes/viol/article/sondage-viol-chiffres-2020

Pour les recommandations, c'est là : https://www.amnesty.be/camp/droits-femmes/viol/recommandations-viol-2020

Mis à jour (Jeudi, 05 Mars 2020 15:11)

 

Weinstein et la gare de Cologne

 La gare de Cologne, Réveillon 2015, vous vous en souvenez... ? Des centaines de femmes harcelées par des groupes d’hommes pour des vols et diverses violences ; plus de 1000 plaintes déposées, dont près de 500 pour agression sexuelle, quatre pour viol... Les racistes de tout poil se sont emparés des faits avec délectation, puisque selon les premiers éléments de l’enquête, les auteurs étaient principalement des hommes « d’apparence nord-africaine et arabe », et que parmi les agresseurs identifiés, il se trouvait des demandeurs d’asile. Prétexte idéal pour exiger une politique plus dure envers les réfugiés, des frontières encore plus infranchissables et des expulsions plus rapides. D'autant que 2015, ce fut le pic d'arrivée de migrant·es en Europe, 1 million rien qu'en Allemagne.

Cependant, à l’autre bout de l’échiquier politique, le malaise était flagrant. Par crainte de voir le piège se refermer sur des boucs émissaires commodes de toutes nos peurs, la tentation existait de nier tout simplement les faits. Et s'il s'agissait d'une « manipulation » ? L’enquête policière n'était-elle pas biaisée ? Et après tout, était-ce si grave ? Après tout, il n'y a eu « que » quatre plaintes pour viol, alors...

A l'époque, il était vraiment difficile de garder son féminisme au milieu de la gare : ni minimiser ni hurler avec les loups racistes. Ce que Garance a tenté de faire, relativement isolée dans sa position.

On venait juste de se remettre du documentaire de Sofie Peeters, Femme de la rue, tellement médiatisé que Joëlle Milquet faisait passer sa loi « antisexisme », réduite à l'espace public et aux relations interindividuelles (et inapplicable, comme la suite allait le démontrer). Le reportage en question se déroulait dans le quartier Anneessens, à forte population immigrée, ce qui ajoutait de l'eau au moulin de celles et ceux qui voulaient voir le harcèlement des femmes comme un problème « importé ».

 

Cinéma, littérature, sport, musique, politique...

Et puis pan, quelques années plus tard, arrive l'affaire Weinstein. On n'est plus devant une gare un soir de Réveillon, ni dans un quartier mal famé de Bruxelles, mais chez des gens « bien », chic, bardés de prix et de considération sociale, et que découvre-t-on ? Harcèlement, abus, viols. Et voilà que les esprits raisonnables se demandent si « Balance ton porc » (même sans désigner nommément la bête...) n'e va pas trop vite en besogne, précaution qui avait semblé inutile pour l'opération « Balance ton étranger »....

Et puis vient Adèle Haenel racontant les agressions sexuelles subies de la part du cinéaste Christian Ruggia quand elle avait 15 ans. Ah oui, le milieu du cinéma... Et puis arrive Vanessa Springora dénonçant l'emprise vécue à l'adolescence de la part de Gabriel Matzneff, et le soutien que celui-ci a reçu de toute une frange l'intelligentsia. Ah oui, le milieu littéraire parisien... Et puis vient Sarah Abitbol, dénonçant les viols subis de la part de son entraîneur, celui qui fit d'elle sa « chose » en même temps qu'une grande championne de patinage. Ah oui, le milieu sportif...

Et puis voilà les révélations sur Jean Vanier, honorable fondateur de l'Arche, organisation mondiale accueillant des personnes avec un handicap intellectuel...

Et voilà qu'on apprend que les scouts américains déposent leur bilan, plombés par des scandales d'abus sexuels : plus de 12000 victimes recensées pour près de 8000 agresseurs.

Il y a un peu plus, je vous le mets ? Un peu de musique classique qui adoucit les moeurs ? Un petit tour en politique, par exemple au Parlement européen ? 

Et on ne vous parle pas de tous ces cas non médiatisés, les petits chefs aux mains baladeuses et aux avantages proposés « en nature », les oncles, les voisins, les collègues sûrs de leur impunité...

A qui le tour ?

 

« Pas tous les hommes », certes... mais que font les autres ?

Il serait temps d'ouvrir les yeux. Il ne s'agit ni de « misère sexuelle » (qui serait exclusivement masculine : mais comment font les femmes?), ni d'un milieu particulier (certains sont seulement plus « visibles » ou médiatiques que d'autres, une actrice connue aura plus d'écho que la caissière de la supérette du coin...), ni d'une « culture » qui serait étrangère à « nos » valeurs. Il s'agit bien d'un rapport de domination, entre hommes et femmes, adultes et enfants, riches et pauvres... Et si les victimes sont diverses, que les hommes et plus encore les petits garçons peuvent aussi être vulnérables, les agresseurs, eux, ont en commun, dans leur écrasante majorité, non pas une origine culturelle, une frustration sexuelle ou des « pulsions » incontrôlables, mais une forme de masculinité qu'on peut appeler « toxique » dont on n'a pas fini de découvrir les méfaits, ainsi qu'une position de pouvoir, aussi minuscule soit-il.

Je vois déjà venir le classique « pas tous les hommes ». Bien sûr, et encore heureux, pas tous les hommes. Mais beaucoup d'hommes quand même, et il serait bon de le visibiliser, ne pas se centrer seulement sur les victimes (sans les abandonner pour autant). S'il y a des femmes harcelées c'est qu'il y a des harceleurs, s'il y a des femmes violées c'est qu'il y a des violeurs, s'il y a des victimes de féminicides c'est qu'il y a des meurtriers. Et les « pas tous les hommes », plutôt que de se crisper dès que leurs congénères sont mis en cause, pourraient utilement servir de modèle à une autre forme de masculinité, qui rendrait ce monde plus égalitaire et vivable pour toustes.

Mis à jour (Mardi, 25 Février 2020 10:51)

 

Les Césars, version "Jules"

Ce 28 février, la cérémonie des Césars relancera une fois encore les « polémiques » autour de Roman Polanski et de son film, que Florence Foresti a rebaptisé, dans un « lapsus » qui n'était sans doute pas à l'insu de son plein gré, « Je suis accusé ».

 Ce film sera sans conteste la vedette de ce soir, car outre les cris et les manifestations qu'il ne manquera pas de provoquer, il arrive en tête des candidats au titre, avec douze nominations.

Passons sur l'absurdité qu'il y a à juger des oeuvres culturelles non pas sur leur valeur propre, mais les unes par rapport aux autres. Imaginons une année maigre en films marquants : le moindre navet aurait toutes les chances d'être césarisé. Imaginons au contraire deux ou trois « Voleur de bicyclette » (Vittorio De Sica) ou « Sans toit ni loi » (Agnès Varda) (je me plonge volontairement dans le passé, pour ne fâcher personne), l'un·e ou l'autre repartirait forcément bredouille.

Ce n'est pas là-dessus que porte la polémique (la compétition, même la plus absurde, on aime !), mais sur les honneurs faits à un homme accusé de plusieurs viols, dont l'un, certes très ancien, pour lequel il a été reconnu coupable (rappel pour celleux qui ne jurent que par la justice) avant d'échapper à un procès en s'enfuyant des Etats-Unis. Sa victime d'alors souhaite qu'on lui foute la paix, dont acte. Mais aux dernières nouvelles, il a contre lui douze accusatrices, soit autant que de nominations à la gloire cinématographique...

Les coïncidences sont parfois cruelles : l'annonce de ces 12 nominations est tombée le même jour que la « levée de l'omerta » sur les agressions sexuelles subies par des sportives françaises de haut niveau, patineuses ou nageuses, de la part de leurs entraîneurs. L'un de ceux-ci, présumés innocents, aura peut-être droit un de ces jours à une nomination au Mérite sportif...

 

« Pas de position morale »

Affrontant les polémiques, le président de l’Académie des Césars, Alain Terzian (1), a répondu que « l’Académie n’est pas une instance qui doit avoir des positions morales ». Et vous savez quoi ? Je pense qu'il a raison. Il ne s'agit pas tant de « séparer l'homme de l'artiste », mais je suis absolument convaincue de la possibilité, voir de la nécessité d'apprécier ou non une oeuvre hors de tout jugement sur son auteur ou son autrice. On peut citer Villon (voleur), Rimbaud (marchand d'armes), le Caravage (assassin), c'est facile, c'est loin dans le temps ; on peut penser à Céline (antisémite obsessionnel), on peut faire le tri de ses ouvrages ou même refuser de le lire. Mais entre nous, féministes, on peut aussi penser à Simone De Beauvoir, oui, l'autrice de l'ouvrage fondateur qu'est le « Deuxième Sexe » mais qui, dans sa vie privée, n'hésitait pas à séduire certaines de ses élèves pour les « livrer » à Sartre... Celles qui pensent que ce ne sont là que des rumeurs peuvent lire les « Mémoires d'une jeune fille dérangée », allusion ô combien significative, de l'une de ses « conquêtes », Bianca Lamblin.

Le problème avec Polanski, c'est qu'il est toujours vivant. Une chose est d'aller voir ses films, ou au choix de les boycotter (2) (ce qui n'est pas la même chose que les censurer), une autre de lui rendre hommage, le voir monter sur scène pour recevoir une récompense sous les applaudissements de la salle. Là, impossible de séparer l'homme de son oeuvre. Comme disait la journaliste Victoire Tuaillon, lorsque je paie ma place de cinéma, est-ce que l'argent va au cinéaste ou au violeur (3) ? Et la question est encore plus pertinente (et douloureuse) quand on lui remet une récompense.

 

Prix de la « mise en scène »

Tout cela dit, Polanski mérite tout de même quelques prix : celui de la mise en scène, pour la façon dont il organise, soutenu par toute une équipe, le film des « persécutions » qu'il subirait ; ou celui du meilleur costume, celui de « victime » qu'il arrive à enfiler avec une aisance stupéfiante, au point que certain·es le trouvent crédible dans le rôle (4).

On peut rêver que lors de la cérémonie des Césars, on assiste à un moment tout à fait inédit : la remise d'un prix d'honneur à Adèle Haenel, non pas seulement comme « meilleure actrice », catégorie dans laquelle elle est nominée, mais comme autrice du vrai « J'accuse » d'aujourd'hui : son « J'accuse Christian Ruggia d'agression sexuelle » qui a fait exploser #MeToo dans le cinéma français, et plus largement, « J'accuse des hommes, réalisateurs, ecclésiastiques, entraîneurs.... d'abuser de leur pouvoir pour agresser sexuellement des jeunes filles en toute impunité ». Là, on sortirait peut-être des « Césars version Jules ».


(1) Terzian et sa bande de dinosaures académiques ont démissionnnné depuis

(2) Sur le boycott lui-même, j'ai exprimé mon avis ici

(3) Une façon de concilier la vision de l'oeuvre avec le boycott du réalisateur, suggérée par un commentaire trouvé sur Facebook : payer sa place pour un autre film et se "tromper" de salle.

(4) Pour le César du meilleur dialogue, sa déclaration pour expliquer son absence à la cérémonie : « C’est donc avec regret que je prends cette décision, celle de ne pas affronter un tribunal autoproclamé prêt à fouler aux pieds les principes de l’Etat de droit pour que l’irrationnel triomphe à nouveau sans partage ». Il fallait oser quand même, pour un homme qui a fui les Etats-Unis pour échapper à la justice.



Mis à jour (Vendredi, 28 Février 2020 14:43)

 

Alost, le carnaval qui fait tomber les masques

Ce 23 février, malgré les tempêtes de tous ordres, le carnaval d'Alost a eu lieu et s'est montré à la hauteur, ou plutôt à la bassesse, des attentes. Bien sûr, on peut dire qu'en représentant des juifs orthodoxes en insectes, il a vraiment franchi la ligne rouge, qui oblige même les fans du "on doit pouvoir rire de tout" à des contorsions embarrassées. Mon père, qui fut déporté, disait que pour les nazis, « tuer des Juifs c'était comme écraser un moustique ». Il aurait pu dire : « comme marcher sur une fourmi ».

Mais il y a aussi un usage "soft" des stéréotypes qui en dit long, pourtant, sur des idées largement reçues qui, chez certains personnages, peuvent déboucher sur l'enlèvement ou le meurtre parce que les "Juifs ont de l'argent".

Il y a une histoire que je ne me lasse pas de raconter.

Réunion syndicale avec des délégué·es d'entreprises du secteur commerce. Une déléguée explique combien il est difficile dans sa boîte d'obtenir des augmentations de salaire. D'autres lui suggèrent des stratégies, lui donnent des conseils... Et elle : « Non, ça sert à rien, le patron ne pense qu'à l'argent, c'est un Juif ».

Ma collègue et moi, juives toutes deux, nous nous regardons en nous disant que quelqu'un va réagir, ne serait-ce que le permanent. Mais comme rien n'arrive et qu'on va passer à autre chose, je prends ma voix la plus pédagogique pour expliquer à l'assemblée en général et à la dame en particulier, en quoi son intervention est antisémite.

Quand j'ai fini, elle me regarde avec étonnement et répond : « Mais il n'est pas juif, c'est une façon de parler ». Et le permanent, tout content, d'enchaîner, « tu vois, ce n'est pas antisémite ».

J'avoue en être restée sans voix, tout comme ma collègue.

 

PS 1 :pour celles et ceux qui s'offusquent à l'idée que les carnavaliers aient pu avoir des "intentions" racistes, ou qui ont des doutes à ce sujet, on peut rappeler que plus de la moitié des électeurs.trices à Alost ont voté Vlaams Belang ou N-VA.


PS 2 : pour celles et ceux qui croient que tous les Juifs sont des banquiers, je suggère la lecture de Shalom Aleichem, un immense écrivain qui décrit avec autant de tendresse que de dérision le monde disparu des « shtetls »

 

PS 3 : pour ce qui est du carnaval d'Alost (et de ses petits frères d'ailleurs), j'ajoute que l'émotion autour des caricatures antisémites ne doit pas faire oublier d'autres imaginaires racistes, sexistes ou homophobes. « Rire de » n'est pas « rire avec », contrairement à ce que d'aucun·es voudraient faire croire, et renforcer les stéréotypes ne contribue en rien au « vivre ensemble », juste à la rigolade entre soi. Oserai-je dire... « rigolade communautariste » ?


PS 4 : si dans un passé, réputé "obscurantiste", on avait suivi les moqueurs d'aujourd'hui, on n'aurait pas inventé le "fou du roi" mais le "bouffon du serf"

 

PS 5 : pour répondre au soupçon d'une « susceptibilité excessive », représentée au carnaval par des « orteils allongés », je précise que je ne suis ni « blessée » ni « offensée » : je suis indignée et écoeurée. S'il faut « allonger « quelque chose, c'est ma langue et mes poings.

Mis à jour (Lundi, 24 Février 2020 11:46)

 
Plus d'articles...