Le Seder version UPJB

Une fois n'est pas coutume... et il y a aussi des coutumes sans foi. Ce texte est consacré au seder de Pâques, version UPJB.

*

De ma culture juive, il y a une tradition (et c'est bien la seule en dehors des blagues) que je tiens à respecter chaque année, presque... religieusement : le Seder de l'UPJB.

C'est qu'à l'UPJB on fête Pâques, dans un mélange joyeux et grave d'histoire, de légendes et d'actualité ; qu'en rappelant comment nous aurions échappé à l'esclavage en Egypte en traversant la Mer Rouge, on n'oublie pas celles et ceux qui, aujourd'hui, risquent et parfois perdent leur vie en voulant échapper à la misère, à la guerre ou aux persécutions en tentant de traverser la Méditerranée ; qu'aux chants traditionnels, on mêle ceux de la Résistance, juive ou française (Le chant des Partisans, version « Motivés » de Zebda), de la déportation (Chant des Marais) ; qu'au rappel de notre histoire, on mêle des témoignages personnels comme celui, cette année, de Simon Gronowski, qui s'est évadé du Convoi n°20 du 19 avril 1943 qui l'emmenait à Auschwitz, où sa mère et sa soeur seront assassinées.

Et pendant toute la cérémonie, ce sont les jeunes de l'UPJB (et pas seulement les filles...), qui servent le (copieux) repas, remplissent les carafes de vin, avant de terminer la soirée sur une joyeuse sarabande.

J'aime aussi le seder de l'UPJB parce qu'il ne se fête pas qu'entre nous, que nous tenons à avoir des invité·es avec qui partager notre histoire, nos traditions (et notre gefilte fish).

Cette année, j'ai eu l'honneur d'être sollicitée pour raconter l'histoire d'Eliahou, personnage essentiel de la tradition de Pâques. Une histoire « améliorée » à ma façon, bien sûr. J'ai beaucoup improvisé dans mon intervention, mais à la demande générale (d'au moins deux personnes), en voici une version écrite.


*

 

Eliahou Hanavi était un petit cultivateur du 9e siècle avant J-C, qui s'est opposé à la domination et la corruption de l'élite de l'époque (l'histoire ne dit pas s'il portait un gilet jaune). Il a donné le coup d'envoi à un mouvement populaire et créé une légende qui a traversé les siècles.

Avant de mourir, il s'est engagé à se réincarner une fois par génération pour se présenter à la porte des maisons, en la personne d’un·e pauvre ou d’une victime de l’oppression. Selon le traitement qui lui serait réservé, Eliahou saurait si la population avait atteint un niveau d’humanité lui permettant de participer à l’aube de l’âge messianique (donc attention à bien l'accueillir, il peut très bien réapparaître en femme, et même en femme portant le foulard!)

Ça c'est l'histoire officielle. Mais c'est là que, soudain...

Il y a une dizaine de jours, Eliahou m'est apparu. Non pas en rêve, c'est ringard ça, mais sur WhatsApp. Il m'a demandé : alors, comment ça se passe ici, vous avez atteint ce niveau d'humanité qui nous permettra de boire un verre ensemble... ?

J'étais surprise, vous pensez.

- Euh, Monsieur le messie, pourquoi me demander ça à moi... ?

- Eh bien, c'est parce qu'on m'a dit que tu te battais pour les droits des femmes, et que les droits des femmes, c'est essentiel dans la tradition juive pour mesurer le niveau d'humanité !

- Euh, monsieur le messie, si vous permettez, comme on dit ici : allez toi ! Depuis quand les droits des femmes comptent dans la tradition juive ?

- Mais depuis toujours ! Tiens, un exemple : #MeToo, tu sais que ça vient de chez nous ?

(Silence perplexe...)

- Mais oui ! C'est qui qui a lancé en premier le slogan « Balance ton porc » ? Hein ? Hein ?

(Silence encore plus perplexe, traversé de quelques rires).

- Donc je te le redemande : où en êtes-vous aujourd'hui ? Parce que c'est pas tout de sortir d'Egypte, maintenant il est temps de sortir du patriarcat !

 Et donc, selon la tradition, l'enfant le/la plus jeune remplit un verre de vin et le place derrière la porte, car s'il se décide à passer, Eliahou n'aura pas le temps de rentrer dans toutes les maisons. Et pour savoir s'il est passé, il faudra attendre la fin de la soirée...


*


NB du lendemain : en sortant, je n'ai pas pensé à vérifier si Eliahou nous avait fait l'honneur de sa visite. Je crains qu'il ait pris peur en apercevant les policiers armés en faction devant l'immeuble. Car nous en sommes là...


PS : et après avoir écrit tout cela, je découvre que ce même 27 avril, en Californie, il s'est passé ceci : une fusillade dans une synagogue, une femme tuée, plusieurs blessé·es, par un suprémaciste blanc de 19 ans. Quoi qu'en ait pensé Eliahou (et mois aussi), la protection de la fête n'était pas, hélas, un luxe inutile...


Mis à jour (Dimanche, 28 Avril 2019 12:39)

 

Une culture sans masques

C'est une histoire consternante, à plus d'un titre.

Le 25 mars dernier, à la Sorbonne (Paris) , des activistes antiracistes, soutenu·es par le syndicat étudiant UNEF, bloquent l'accès à la représentation de la pièce d'Eschyle « Les suppliantes » , mise en scène par Philippe Brunet. En cause : les actrices qui interprètent les Danaïdes formant le chœur – des Egyptiennes dans la pièce – ont le visage grimé en sombre et portent des masques cuivrés, cela étant assimilé à la pratique du blackface, dénoncé régulièrement comme une pratique raciste.

Aussitôt, les réactions virulentes pleuvent contre ce blocage. Passons sur les ripostes de la droite, dure ou molle, pour qui le racisme n'est qu'un fantasme négro-islamo-gauchiste (elle vient tout juste de découvrir l'antisémitisme, mais uniquement celui des « autres »). Les activistes se font traiter – au choix – de talibans, de staliniens, d'inquisiteurs... Plus interpellante est la réaction du milieu culturel, avec cette Tribune signée dans le Monde par des personnalités aussi honorables que la philosophe Barbara Cassin, les écrivain·es Hélène Cixous et André Markowicz, les metteur·ses en scène de théâtre Ariane Mnouchkine et Wajdi Mouawad, l'historienne Annette Wieviorka, ou encore l'autrice et journaliste Tania De Montaigne.

Que ce soit clair : en ce qui me concerne, je suis radicalement opposée à toute censure ou blocage d'une représentation culturelle, quels que soient les reproches qu'on puisse lui adresser (je n'ai pas toujours eu cette position, je l'avoue). Qu'on interpelle les organisateur·trices et les metteurs·ses en scène (ce qui a été fait dans ce cas, sans résultats), qu'on informe les spectateur·trices, qu'on fasse des tracts, des articles, qu'on boycotte ou même qu'à la fin d'une représentation on la siffle (bien qu'un tel comportement soit plutôt inefficace s'il s'agit de convaincre), cela fait partie des droits démocratiques. Mais qu'on l'empêche d'avoir lieu va à l'encontre de tout ce que je pense du rôle de la culture, qui est de bousculer, interroger, déranger plutôt que de plaire.

Mais dans ce cas-ci, la réaction des milieux culturels me paraît aussi consternante que l'action elle-même. En effet, au-delà de la question de savoir s'il s'agit ou non de blackface, c'est bien beau de défendre le métier de comédien·ne qui consiste, justement, à jouer un·e autre que soi, de « mimer à son gré, par la vivacité de ses mouvements, la fluidité de l’eau ou l’ardeur de la flamme, la férocité du lion, l’agressivité de la panthère ou les mouvements d’un arbre », à sortir d'une identité figée. C'est sûr, un homme peut jouer une femme, et l'inverse (1); un·e comédien·ne blanc·he peut jouer un personnage noir, et l'inverse. Euh... justement ? Qu'en est-il de l'inverse ?

Un livre récent dénonçait le fait que justement, « Noire n'est pas mon métier ». Seize actrices noires ou métis y racontaient, à coup d'anecdotes accablantes, les questions stupides auxquelles elles sont confrontées, les rôles stéréotypés qu'on leur propose (mamas en boubous, mère célibataire à problèmes, prostituée...), les différences de visibilité et de salaire aussi par rapport à leurs consoeurs blanches. Elles ont organisé une action spectaculaire lors du dernier festival de Cannes (sans empêcher de projection, juste en occupant les marches comme les « vedettes »).

D'autres dénoncent des Oscars et des Césars où le « blanc » règne en maître. Et je me souviens de cette comédienne noire annonçant un jour, dans une réunion, qu'elle était heureuse parce que pour la première fois, on lui avait proposé un rôle qui n'était pas spécifié explicitement comme celui d'un personnage « non blanc »...

Or, de tout cela, pas un mot dans les critiques virulentes de l'action à la Sorbonne. Certes, Eschyle n'y est pour rien, et le metteur en scène Philippe Brunet peut-être non plus. Mais lorsqu'on se targue de défendre la culture en ce qu'elle contribue à construire notre regard sur le monde, on ne peut pas faire semblant, sous prétexte de ne pas les « figer dans une indentité », que les individus qui y travaillent n'ont ni genre, ni origine, ni couleur, ne subissent ni discriminations ni rapports de domination, et que la « liberté d'expression » flotte dans un air pur que seules les protestations de quelques talibans staliniens moyenâgeux viendraient polluer. La culture elle-même devrait apprendre à enlever le masque qui l'empêche de voir.


(1) Une contoverse qui en rappelle d'autres, comme cele autour de "Slav" au Québec l'été dernier

(2) Récemment, Chrisine Delmotte a monté une pièce d'Elfride Jelinek en faisant jouer les rôles, y comrpis masculins, par des comédiennes. C'était aussi troublant que rare.

Mis à jour (Mardi, 16 Avril 2019 09:48)

 

Réflexions sur l'antisémitisme : compte-rendu subjectif d'une conférence de Delphine Horvilleur

Lorsqu'elle vient parler dans les écoles, il suffit qu'elle apparaisse pour, déjà, casser les stéréotypes, et ce n'est pas seulement, comme elle en plaisante, parce qu'elle « ne ressemble pas à Rabbi Jacob ». Delphine Horvilleur est une femme rabbin (pas sûre que l'Académie ait déjà sanctifié « rabbine ») et elle tranche, par son apparence comme par son langage, par rapport à l'idée qu'on se fait d'un·e « serviteur de Dieu » (le féminin, « servante », ayant un tout autre sens. Et l'Académie n'a pas non plus adoubé « serviteure » ou « servitrice »...)

Ce 28 février, elle donnait une conférence et rencontrait un public nombreux au Musée juif de Bruxelles autour de son dernier livre, consacré à l'antisémitisme, au moment même où à quelques centaines de mètres de là, les avocats de Mehdi Nemmouche plaidaient l'innocence de leur client et l'existence d'un mystérieux « complot » pour expliquer l'attentat contre ce même Musée, le 24 mai 2014.

Je ne prétends ni à un compte-rendu exhaustif, ni objectif, je partage ici les points qui m'ont frappée, avec quelques commentaires de mon cru ; pour le reste, il y a le livre (1).

 

Une oreille particulière

Pour commencer, l'oratrice a exprimé la répétition d'un grand sentiment de solitude, dans le constat que des attentats visant spécifiquement les juif.ves ne poussent pas le peuple entier dans les rues. Avec cette question que beaucoup se sont posée : s'il n'y avait eu « que » l'attaque contre l'HyperCasher, y aurait-il eu une mobilisation sur le mode des « Je suis Charlie » ? On peut répondre à la question en se souvenant du peu de réactions après les meurtres commis par Merah dans une école juiv. Mais on peut aussi, et ceci est une remarque personnelle, se souvenir du rassemblement qui a suivi l'attentat contre le Musée juif, où j'ai retrouvé des amies musulmanes qui ont même assisté, stoïquement, à l'hymne israélien en hommage à deux des victimes. Il est vrai que nous n'étions pas des milliers, mais les juif.ves n'étaient pas seul.es (j'ai même repéré quelques athées).

Delphine Horvilleur est également revenue sur les chiffres accablants des actes antisémites en France (plus 74% en 2018...) et sur le dernier « incident » en date, les insultes contre Alain Finkelkraut lors d'une manifestation des gilets jaunes. L'insulte « sale juif » a-t-elle été prononcée, ou non ? Plutôt que de nous renvoyer, comme tant d'autres l'ont fait, à la Xième seconde de la Zième vidéo de l'événement, l'oratrice affirme simplement que de toute façon, prononcée ou pas, l'insulte a été entendue par beaucoup de juif·ves. C'est « notre oreille particulière », dit-elle. D'autres l'appelleront peut-être « paranoïa », mais je dois bien l'admettre : moi aussi j'ai cette oreille.

Là où la réflexion de Delphine Horvilleur est la plus originale et pour moi, la plus passionnante, c'est la relation qu'elle fait entre antisémitisme et misogynie, ou entre judaïsme et une sorte d' »incomplétude » humaine. Malgré les limites de mon intérêt religieux, je l'ai écoutée parler de la bible avec une sorte de fascination. Rappeler par exemple à quel point les « héros » juifs sont affublés d'un handicap : Abraham est stérile, Isaac aveugle, Jacob boîteux et Moïse bégaie. Elle a souligné aussi la façon dont les antisémites ont, au long l'hsitoire, considéré les hommes juifs comme « efféminés » (au point qu'au Moyen Age, certaines théories leur attribuaient des menstruations!). Autre remarque personnelle : cette « dévirilisation » n'a pas empêché le patrriarcat juif de se rattraper en imposant une lecture très masculine du judaïsme, notamment avec cette prière matinale où les hommes remercient Dieu « de ne pas m'avoir créé femme », les femmes de leur côté se contentant d'avoir été « créée telle que je suis »...

 

Parenthèse

Ici j'ouvre une longue parenthèse : une autre réserve qui m'est venue, plus générale, est le lien avec l'antisionisme (2). Pour DH, il semble « évident » de lier antisionisme et antisémitisme, le sionisme dont elle se réclame consistant simplement à admettre le droit pour le peuple juif, comme pour n'importe quel autre peuple, à un « foyer national ». Une définition qui, pour moi, masque deux réalités : d'une part, que ce « foyer national » s'est constitué en chassant un autre peuple des terres où il vivait (je ne rentre pas dans la discussion d'un droit lié à une « ancienneté », réelle ou imaginaire : des gens vivaient là sans que ce soit le résultat d'une conquête illégitime, et le slogan d'« un peuple sans terre pour une terre sans peuple » est un mythe) ; d'autre part, le sionisme suppose qu'Israël soit le pays de « tous les juifs », ce qui implique le droit de prendre le cas échéant la place d'autres qui y vivent déjà et donc, par le principe même, « justifie » la colonisation, dont l'expansion date de bien avant le gouvenrement actuel. Je ferme la parenthèse.

 

 

Cours d'humour juif

Citant la désormais célèbre mise en garde de Frantz Fanon ("Quand vous entendez dire du mal des juifs, dressez l'oreille, on parle de vous" ), elle a tout de même souligné la différence fondamentale entre l'antisémitisme et d'autres formes de racisme (tout en ajoutant qu'il s'agit bien d'une différence, pas d'une hiérarchie ou d'une « concurrence des victimes ») : alors que la plupart des racismes sont des réactions de supériorité (l'autre est un.e barbare, pauvre, pas éduqué.e...), l'antisémitisme est une sorte de « racisme d'infériorité » : les juifs sont malins, ils ont le pouvoir, l'argent, ils bénéficient de la complicité des « élites » dont ils font d'ailleurs partie... Ce qui a deux implications : d'une part, que tout mouvement « anti élites » est porteur d'un risque de regain d'expressions d 'antisémitisme ; d'autre part, que le soutien bruyant du pouvoir, de ces « élites honnies » précisément, comme on le voit actuellement en France, joue contre les juif.ves en voulant les « protéger ». Ce que Henri Goldman explique par une image frappante dans un texte publié dans le Vif (3) : « Je ne veux pas être assimilé au chouchou de la maîtresse qui, dans toutes les cours de récréation du monde, finit par être détesté et persécuté par ses proprs condisciples ».

Mais alors, que faire ? Delphine Horvilleur aimerait, bien plus que les déclarations institutionnelles, ou du moins à côté de celles-ci, un combat populaire contre l'antisémitisme. Elle rêve de prises de position de personnalités qui ont l'écoute des jeunes, comme des youtubeur·ses, des footballeurs.. Et bien sûr, l'éducation est une priorité. On peut penser que c'est une tarte à la crème (ou au fromage, je préfère), sauf que Delphine Horvilleur y introduirait (et elle l'a proposé sérieusement à la ministre de l'époque) des cours d'humour juif.

Au fait, pour en revenir au sionisme, vous la connaissez, celle-là ? C'est une femme et son fils, dans un bus à Tel Aviv. Le fils parle à sa mère en hébreu,et la mère ne cesse de le reprendre : dis-le en yiddish... Jusqu'au moment où d'autres passagers s'énervent : mais enfin madame, nous sommes en Israël, ici on parle hébreu, pourquoi voulez-vous que votre fils parle en yiddish..? Et elle répond doucement : Pour qu'il n'oublie pas qu'il est juif...

 

 

(1) Delphine Horvilleur, Réflexions sur la question antisémite, Grasset

(2) Ma remarque concerne ce que j'ai entendu à la rencontre de 18h. Selon certains échos, Delphine Horvilleur a été plus nuancée lors de sa conférence du soir.

(3) Henri Goldman, « Le sionisme est-il un antisémitisme ? », Le Vif, 28/2/2019

Mis à jour (Vendredi, 01 Mars 2019 17:42)

 

Réflexions sur la justice migratoire : compte-rendu subjectif d'un débat au CNCD

Mardi 2 avril, j'ai participé à l'un des apéros politiques organisés par le CNCD en vue des élections du 26 mai, en divers endroits et sur différents thèmes, dans une mise en scène originale. Comme une sorte de « speed dating » qui prendrait son temps. On trouvera tous les détails sur ce débat comme sur les autres sur le site du CNCD.

Le sujet du jour tournait autour de la solidarité internationale, avec comme fil rouge une certaine idée de la « justice » - fiscale, climatique, migratoire, égalité entre femmes et hommes... Six thèmes, six tables thématiques où venaient s'asseoir six candidat·es, chacun·e durant vingt minutes, pour répondre à deux ou trois questions de fond préparées en groupe. Après quoi chacun·e était invité·e à exprimer ses priorités en trois minutes.

 

Une vie meilleure

J'ignore ce qui s'est dit aux autres tables, je parlerai donc juste de la mienne, et non, ce n'est pas l'« égalité entre femmes et hommes » mais plutôt la « justice migratoire », parce que j'ai une question qui me taraude, et sur laquelle je reviendrai à la fin de ce compte-rendu assumé comme totalement subjectif.

Cette question vient sans doute de ma propre histoire, ma position est « située » comme on dit aujourd'hui. Pour comprendre « d'où je parle », il faut savoir que mes parents sont arrivés en 1958 en Belgique (avec moi dans leurs bagages) après avoir quitté la Pologne communiste mais surtout antisémite pour Israël, puis quitté Israël où ils ne s'adaptaient décidément pas. Ils ne pouvaient évidemment prétendre « fuir des persécutions » : c'était une migration purement économique ou même de « convenance familiale », juste pour s'assurer et surtout m'assurer, à moi l'espoir d'une vie meilleure, sans guerres ni discriminations.

On dira que c'étaient « d'autres temps », et c'est vrai : mais je ne peux me résoudre à penser « ouf, ça nous a réussi, maintenant on ferme la porte derrière nous ». Non, ce qui m'a effectivement permis d'avoir une « vie meilleure », d'autres doivent aussi y avoir droit.

Un sujet particulier auquel je suis très sensible, est la situation de femmes arrivées par regroupement familial et qui ne peuvent prétendre à un droit de séjour autonome qu'après cinq ans de vie commune en Belgique. On imagine le calvaire quand on vit avec un conjoint violent. Certes, si elles dénoncent les violences, elles ont une chance de pouvoir rester, mais à condition de disposer de revenus propres. Ce qui est rarement le cas de femmes sous emprise, souvent cloîtrées chez elles et coupées de tout contact social... ce qui est justement l'une des caractéristiques des violences conjugales.

Voilà les deux sujets que je tenais à aborder à côté des autres thèmes choisis par le groupe – comme la convention de Dublin, la création de « hots spots » gérés ou non par l'Union européenne, la formation des garde-côtes lybiens, la qualité de l'accueil des demandeurs d'asile...

 

 

Consensus et nuances

Disons-le d'emblée : les candidat·es étaient très diversement compétent·es pour répondre à toutes ces questions, et je ne me permettrais pas de les en blâmer, car il fallait pouvoir aborder six sujets différents sur lesquels ils/elles pouvaient se sentir plus ou moins à l'aise, et qu'en plus certain·es avaient été désigné·es par leur parti en dernière minute. Cependant, la différence était vraiment flagrante entre une connaissance approndie, la lecture de fiches et ceux qui ne comprenaient même pas les questions...

Pour donner une idée vraiment très large, on a pu constater un consensus (avec certes des nuances parfois importantes) pour ne pas faire d'accords avec des pays ne respectant pas les droits humains et pour remplacer, assouplir, adapter ou encore suspendre dans certains cas le règlement de Dublin (qui renvoie de fait la responsabilité de l'accueil aux pays bordant la Méditerranée ou les Balkans). De même, l'existence de « hot spots » pour assurer une part de migration légale semblait recueillir un accord assez large, mais avec des différences fondamentales selon qu'on les cantonne au plus près des pays de départ (comme le MR) ou sous la gestion de l'Union européenne (comme Défi ou le PS). La nécessité d'établir des critères « clairs et durables » était également reconnue par tou·tes, les dissensions portant évidemment sur le contenu de ces critères... Si certains partis insistent plus que d'autres sur leur refus d'une « régularisation massive », aucun ne plaide en tout cas pour une liberté de circulation et d'installation. Tout en plaidant pour un accueil « humain »... et même des rapatriements « humains » (pour le CDH) - ce qui n'engage à rien, même Francken se voulait « humain et ferme » et vice-versa.

Pour ce qui est des femmes victimes de violences, la plupart n'avaient visiblement jamais réfléchi à la question, certains se sentaient obligés d'ajouter « des hommes aussi » et les plus ouvert·es plaidaient pour une « individualisation des droits », sans toutefois préciser comment ce beau principe pourrait être mis en place dans cette situation. Disons charitablement que les réponses ont manqué de précision par manque de temps, il y avait tant de sujets à aborder en 20 minutes.

 

Enfermement, clandestinité... ou liberté de circulation et d'installation

J'en reviens donc à la question qui me taraude : si l'on se prononce contre l'enfermement des migrant·es (en général, comme le PTB ou Ecolo, ou plus précisément lorsqu'il y a des enfants, comme le PS ou le CDH) mais qu'en même temps, on ne veut pas de la liberté de circulation et d'installation, que fait-on de celles et ceux à qui le séjour est refusé, car il y en aura toujours, aussi « élargis » que soient les critères d'admission ?

Car les personnes qui tomberont en dehors de ces critères devront être « rapatriées », façon polie de parler d'expulsion. Il y en aura sans doute qui accepteront le retour volontaire, surtout s'il est accompagné d'une aide à la réinstallation. Mais pas tou·tes, pas après avoir risqué leur vie et celle de leurs proches, pas après avoir passé des années d'errance avant d'atteindre la terre (com)promise. Alors, que faire de celles et ceux qui refusent de partir ? Les placer dans des centres ouverts dont ils/elles s'échapperont vers la clandestinité ? En acceptant alors que des gens vivent en dehors de tout droit dans un « Etat de droit » ? Ou alors... ou alors... ben oui : les enfermer avant expulsion ? Y compris d'éventuels enfants... ?

Et sur ce sujet-là, je n'ai entendu qu'une seule réponse, celle de la candidate Ecolo (et seule femme du panel) Claire Hugon. Non pas qu'elle propose une solution : quelles que soient la générosité de ses propositions, Ecolo ne plaide pas non plus pour l'ouverture des frontières. Mais Claire a simplement reconnu qu'en effet, c'était une question difficile, admettant qu'elle la mettait mal à l'aise et qu'elle essayait, justement, de la poser à l'intérieur du parti.

A côté de la langue de bois des autres (« on est contre l'enfermement et contre une régularisation massive », sans jamais dire comment on évite le premier en refusant le second), ses doutes avaient quelque chose de rafraîchissant.

Mis à jour (Jeudi, 04 Avril 2019 14:40)

 

L'une doute, l'autre pas

Préambule :

Ceci n'est pas un compte-rendu, même subjectif, de la conférence de Christiane Taubira à Flagey. J'en profite juste pour développer quelques idées personnelles. Je me rends bien compte que pour beaucoup, son discours à elle est bien plus intéressant que mes réactions à moi, mais pour cela il faudra voir ailleurs (elle a donné plusieurs interviews, au Soir, à Entrez sans frapper...)

 

Ce 22 février, je suis allée écouter Christiane Taubira, pour sa conférence inaugurale du colloque « la religion dans la cité », avec comme thème central « le corps des femmes ». Une salle pleine et enthousiaste, un accueil de star, à la fin des gens debout et des applaudissements comme si on espérait un rappel.

Christiane Taubira est une femme impressionnante, courageuse, une oratrice hors pair, capable de parler durant près d'une heure pratiquement sans notes, citant de mémoire des poètes, en ouverture et en clôture de son intervention. Elle a aussi démontré brillamment qu'introduire le féminin à l'oral n' « alourdit » nullement le discours, mais permet au contraire d'éclaircir la pensée : ainsi, quand elle dit que la « Révolution française a introduit l'idée d'égalité pour tous », elle ajoute non sans malice que « pour tous » signifie bien « pour tous » et pas « pour toutes », les femmes en étant exclues.

Après les roses, vient le pot... La première remarque est d'ordre général : pour parler de la « Religion dans la cité », le choix des organisatrices* s'est porté sur la mise en exergue de la critique des religions. Le comble étant la rencontre sur « le corps qui aime, le corps qui jouit » qui prétend expliquer le regard des religions sur la sexualité en donnant la parole à trois femmes très éloignées de toute pratique religieuse, ce qui me paraît pour le moins biaisé. J'ajoute aussitôt que parler de « religion » implique bien sûr de laisser une place à la « critique de la religion », mais le programme me semble laisser une place très limitée à la défense.

Le choix de Christiane Taubira, dans ce cadre-là et comme tête d'affiche, pose également question, malgré tout le respect que je lui porte. L'écouter n'a pas dissipé mes interrogations. Sa thèse centrale étant que les trois religions du Livre, qui s'affrontent si durement sur certains sujets, sont au moins d'accord sur un point : la volonté de contrôler le corps des femmes. Et il n'est pas difficile de démontrer - et démonter - cette obsession de « pureté », qui limite la liberté des femmes, que ce soit dans leur façon de s'habiller, leur sexualité, et plus généralement la possibilité de choisir leur vie. Christiane Taubira a élargi le sujet, convoquant poètes, philosophes, militant·es qui se sont mobilisé·es autour de cette notion de « liberté », qui m'a semblé d'ailleurs le sujet central de son intervention, plus que les religion ou le corps des femmes. Et bien sûr c'était intéressant en soi.

Ma frustration vient de ce qu'elle n'a pas dit : comment les religions (celles du Livre comme les autres) ne sont qu'une des formes du patriarcat, qui peut être tout aussi pesant dans d'autres cultures - demandez donc aux femmes indiennes ou japonaises si elles ont l'impression que leur corps n'est pas strcitement contrôlé... ; mais aussi dans des domaines tout à fait sécularisés, comme le monde médical bien de chez nous - voir la levée toute récente du silence sur les violences gynécologiques et obstétricales subies par tant de femmes, juste au nom de la « science », sans qu'il y ait besoin de nulle référence à une quelconque divinité.

Ce qui m'a manqué aussi, c'est une ouverture vers celles qui réfléchissent et se battent au sein même d'un contexte religieux. Il me paraît de plus en plus évident, à mesure que j'apprends à connaître d'autres approches féministes que la mienne, que l'émancipation des femmes croyantes ne viendra pas de discours extérieurs, mais de l'intérieur même des religions, d'une relecture, d'une réinterprétation des textes et des pratiques sur laquelle moi, athée, je n'ai rien à dire, sauf : allez-y, je suis à vos côtés !

Et je le pense d'autant plus fort que juste après la conférence de ChristianeTaubira, j'ai passé une soirée multiculturelle, drôle, subversive, avec des féministes d'origines et de convictions très diversifiées, et que je me suis dit que c'était tellement plus enrichissant qu'un discours trop formaté, que cela permettait tellement mieux de faire sauter les idées reçues sur ces femmes « soumises » ou incapables de comprendre tout choix de vie différent du leur... La liberté, qui reste pour moi une interrogation, un doute, un bousculement, c'est là que j'ai eu l'impression de la rencontrer.


* je le mets au féminin puisque cette rencontre ne réunit que des oratrices – ce qui change des discours sur la religion, généralement portés uniquement par des hommes sans que cela semble poser question

 
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