''Issu·es de la diversité''

 

  • Irène KAUFER , militante et blogueuse féministe (Belgique)

 

TITRE « Issues de la diversité »

Tout comme les hommes prétendent représenter un universel de l'humanité, certains courants féministes occidentaux pensent représenter l'ensemble des femmes et pouvoir parler en leur nom. Or la nécessaire « convergence des luttes » exige de renoncer à l'idée d'un « centre » ou d'une « norme » et d'admettre que nous sommes toutes « issues de la diversité »

 

 

Deux juifs en litige vont trouver le rabbin, en comptant sur sa sagesse pour trancher le conflit.

Le premier demande : « Dites-moi rabbi, est-ce que le noir, c'est une couleur ? »

La rabbin réfléchit, se tâte le crâne, puis finit par répondre : « Oui, en effet, le noir est une couleur ».

« Merci, dit son interlocuteur, une dernière question, si vous permettez : et le blanc, est-ce que c'est une couleur... ? »

Là, le rabbin réfléchit encore plus profondément, se gratte le crâne encore plus fort, consulte ses Livres et finit par lâcher : « Eh bien oui : le blanc est une couleur ».

« Eh bien, tu vois ? s'écrie alors l'homme triomphalement, se tournant vers son contradicteur: « Tu vois que je t'ai vendu une télé couleurs ! »

 

Cette histoire juive illustre parfaitement le cheminement qu'il nous faut faire, nous féministes blanches – et les blanc·hes en général – pour reconnaître que oui, nous avons une « couleur », que notre féminisme a une couleur, que nous sommes un « cas particulier » à côté d'autres « cas particuliers », que s'il existe un « Black feminism » (ce que peu d'entre nous nieraient aujourd'hui), c'est qu'il existe aussi un « White feminism » et que si nous voulons vraiment lutter ensemble, nous devons construire des alliances en partant d'une stricte égalité plutôt que d'attendre des autres qu'elles viennent nous rejoindre dans un prétendu « universel », dont nous serions les représentantes.

 

L'universel, c'est nous ?

 

« Quand des féministes voient le problème que pose un conseil d'administration entièrement masculin, mais pas ce qui cloche quand une série télé ne montre que des Blancs, on est en droit de se demander dans quel camp elles sont »

Reni Eddo-Lodge (1).

 

Ce « nous » que j'utilise volontairement, renvoie à la nécessité de dire « d'où je parle », nécessité que j'ai apprise dans mon militantisme féministe et qui est sans doute plus facile à brandir lorsque, justement, on parle depuis la place des dominées.

Je vais donc être claire : je parle ici en tant que féministe blanche, et je pourrais ajouter athée, lesbienne, cisgenre et de classe moyenne, interpellée par des féministes et des militant·es d'autres origines, croyances ou identités, pour essayer d'être consciente aussi bien des oppressions subies que des privilèges dont je bénéficie, et d'en tirer des conséquences dans mes engagements.

Or il se fait que certaines féministes tombent dans le piège qu'elles dénoncent avec tant de force quand il s'agit du rapport de domination des hommes sur les femmes : tout comme les hommes prétendent représenter l'ensemble de l'humanité et pouvoir parler en son nom, elles pensent représenter l'ensemble des femmes et pouvoir parler pour toutes. Une tribune d'hommes débattant de l'avenir de l'humanité ne choque pas. Par contre, lancez le même débat avec une tribune composée de femmes, vous aurez droit à la présentation d'un « regard féminin » sur le monde. Une tribune de femmes blanches débattant de thèmes féministes ne choque pas non plus. Les mêmes thèmes abordés par une tribune exclusivement composée de femmes noires, et ce serait aussitôt perçu comme un regard « afroféministe », donc spécifique.

En tant que féministe blanche, il me paraît important d'abandonner cette prétention universaliste, qui semble tellement aller de soi qu'on ne la remarque même pas, lorsqu'on appartient à un groupe majoritaire ou dominant. On peut alors se permettre de « ne pas voir la couleur », comme les hommes peuvent se permettre de « ne pas voir le sexe » ou les hétéros de « ne pas voir l'orientation sexuelle », alors que les « minorisé·es » sont sans cesse renvoyé·es à leur « spécificité ».

S'il y a bien une chose que j'ai apprise des réflexions féministes, c'est qu'il n'existe ni savoir « neutre », ni convictions basées sur une pure « objectivité ». Le féminisme - ou en tout cas ce qu'il a de plus riche, de plus novateur - s'est aussi caractérisé par le fait de ne pas séparer théorie et pratique, recherche et militantisme, réflexion universitaire et vécu. Si l'on admet que le vécu a un impact sur nos engagements, nos réflexions théoriques ou l'objet même de nos recherches et de nos combats, on ne peut que reconnaître la « spécificité » de notre féminisme blanc, simplement parce que notre vécu n'est pas partagé par l'ensemble des femmes.

Mais c'est là un « point aveugle » qui n'est pas particulier à l'origine, à la couleur de la peau ou aux croyances religieuses : il est général chez les dominant·es qui ne se reconnaissent pas comme tel·les. Car s'il existe aussi un « féminisme lesbien », on cherchera en vain la trace d'un « hétéroféminisme » pourtant bien présent, et qui a provoqué bien des tensions dans les débuts de la deuxième vague des années 70. Et le sigle « LGBTQI+ » cache mal le fait que le « G » pèse bien plus lourd que les autres et prétend trop souvent représenter l'ensemble de l'alphabet...

 

 

La diversité, c'est les autres ?

 

« C'est la race dominante qui se réserve le privilège d'être aveugle à l'identité raciale, tandis qu'on rappelle quotidiennement à la race opprimée son appartenance à une identité raciale spécifique. C'est la race dominante qui a le pouvoir de faire comme si son expérience était une expérience type» bell hooks (2)

Le premier point me semble donc de questionner ce terme de « diversité », devenu très à la mode, avec une connotation positive, tout comme « inclusion » auquel il est d'ailleurs lié.

La « diversité » suppose l'existence d'une « norme » par rapport à laquelle les autres seraient des « exceptions » (même majoritaires, comme par exemple les femmes). Une « politique de diversité » consiste donc à introduire des exemplaires de ces « exceptions » dans la « norme ». La « diversité », c'est l'ouverture aux « autres », grâce à des « quotas », des « actions positives ».

Or, si on accepte l'idée qu'il n'existe pas de « centre » ni de périphérie, on peut considérer que tout le monde est « divers ». On doit même constater que dans cette diversité au sens large, l'homme blanc hétérosexuel et valide constitue une minorité assez restreinte.

Le piège de cette conception est évidemment qu'alors cet homme blanc, etc. puisse lui aussi revendiquer des politiques « positives », au même titre que toute autre minorité (ou groupe minorisé). C'est ce qu'illustre d'ailleurs le fait que la première victoire remportée en Belgique par l'Institut pour l'Egalité des Femmes et des Hommes contre une discrimination à l'emploi l'ait été... par un homme (3). Ce n'est pas un hasard : il s'agit là encore d'un « avantage » aussi caché que réel, notamment dans la capacité à se faire entendre pour faire valoir ses droits. C'est l'autre effet de ce terme de « diversité » : il gomme complètement l'idée de domination.

Je plaide pour que le terme « discrimination positive » soit appliqué aux avantages dont bénéficient les dominant·es, grâce aux réseaux dont ils/elles font partie, aux préjugés dont ils/elles profitent, volontairement ou non, et que cette expression, au lieu d'être appliquée aux « exclu·es », devienne en fait synonyme de « privilège ».

 

Les privilèges, c'est dur à porter ?

 

« .. comme s'il était présumé que s'identifier comme opprimé·e exemptait d'être un·e oppresseur·e » bell hooks (4)

 

Privilège, ah voilà un terme que les dominant·es détestent. Privilège blanc, privilège masculin, privilège hétérosexuel... sont pourtant bien des réalités. L'une des caractéristiques de ces privilèges est que les bénéficiaires, n'ayant pas dû se battre pour les obtenir, peuvent de bonne foi (ou non) prétendre ne pas les voir – celles et ceux qui n’en bénéficient pas par contre, ne peuvent pas se permettre ce luxe. Ces privilèges restent donc souvent invisibles, lorsqu'il s'agit d'un avantage qu'on n'a même pas besoin de mettre en avant : à compétences ou situations égales, on a plus de chances d'obtenir un emploi, une promotion, un logement si on est blanc·he, sans avoir pour autant à brandir sa blanchité. Quand on est un homme, on jouit du privilège de l'insouciance dans l'espace public, sans même devoir y penser, quand tant de femmes réfléchissent aux endroits où elles passent ou qu'elles évitent, aux vêtements qu'elles portent, bien conscientes, elles, qu'elles sont des femmes et donc qu’elles n’ont pas autant de légitimité que des hommes à se trouver dans l’espace public. Les hétéros qui se tiennent la main ou s'embrassent dans la rue ne sont pas obligé·es de penser que leur orientation sexuelle pourrait leur valoir une agression, et les personnes cisgenres ne doivent pas angoisser quant à la correspondance entre leur apparence et les informations figurant sur leurs papiers. Dès lors, il est facile de « ne pas faire attention » à son sexe, à sa couleur, à son orientation ou à son identité sexuelle, quand son sexe, sa couleur, son orientation ou son identité sexuelles sont dominantes et qu’on ne vous interpelle pas là-dessus constamment.

C'est en effet une autre caractéristique de ces privilèges, c'est qu'on ne s'en débarrasse pas si facilement. On peut certes « céder sa place », mais cela risque souvent d'être au profit... d'un·e autre privilégié·e, ce qui ne donnera guère de chances supplémentaires aux minorisé·es et n'amènera aucune prise de conscience.  Cela ne doit servir d'excuse à personne et certainement pas à celles et ceux qui, tout à fait conscient·e.s de leurs privilèges, s'en servent volontairement pour écarter ou opprimer les autres.

Combattre ces privilèges, c'est d'abord en prendre conscience, non pas pour culpabiliser, mais pour réfléchir ensemble à la manière de les combattre efficacement. Reconnaître ces privilèges semble déjà un pas extrêmement difficile pour certain·es, pour ne pas dire pour tous-tes. C'est pourtant un premier pas indispensable si l'on veut construire de vraies solidarités, cette fameuse « convergence des luttes » qui reste trop souvent un simple appel aux « autres » à venir rejoindre nos propres combats, en acceptant nos objectifs, nos priorités et nos stratégies.

 

Se décentrer pour converger

 

« Le féminisme 'inclusif' a pour objectif de faire une place aux 'Autres', celles qui n'appartiennent pas à la norme française, hétéronormée et blanche. Or l'interdépendance des oppressions suppose l'absence de hiérarchie et donc l'absence d'un centre dont le rôle serait d'inclure/intégrer les minorités »

bell hooks (5)

 

Les convergences, parlons-en. Trop souvent, l'invitation à « converger » n'est qu'une injonction à rejoindre la lutte « principale », « centrale », « prioritaire », celle qui est censée englober toutes les autres, et dont le triomphe mettra fin à l'ensemble des dominations. Pour les marxistes, ce fut longtemps la lutte des classes. Pour les féministes blanches, la lutte contre le patriarcat. Je sens monter, dans certains milieux, la tentation de voir le racisme comme la matrice de tous les maux. Ou encore, la lutte contre le changement climatique, sans quoi l'humanité risque de disparaître, capitalistes, racistes et machos compris.

Une réelle convergence devrait commencer par admettre qu'il n'y a pas de « centre » vers lequel il faudrait... « converger », mais des mouvements jaillissant de points différents et cherchant à se rejoindre, en se recoupant sur certains points, en s'ignorant sur d'autres ou même en s'opposant sur certains. Il faut aussi être capable d'admettre ces contradictions et de voir s'il est possible de les dépasser ou du moins, de les mettre de côté.

L'une des choses qui m'a frappée au cours du colloque « Afroféminismes et féminismes musulmans », c’est l'importance accordée par des femmes noires à la reconnaissance de la beauté de leurs corps, de leurs cheveux, jusqu'à éprouver de la fierté à voir figurer une femme noire sur la couverture de ces mêmes magazines tant honnis par les féministes blanches, qui les considèrent comme un instrument d'oppression. Il m'a vraiment fallu me « décentrer » pour le comprendre. Comment dépasser cette contradiction ? Peut-être en cherchant un moyen de valorisation des corps tout en en refusant la marchandisation au profit d'un système capitaliste que nous disons et voulons toutes combattre. Mais ce n'est qu'une piste parmi d'autres qu'il faudrait chercher ensemble.

Des désaccords ou même des oppositions, il en restera. Je reprends la formule que j'avais avancée comme conclusion d'un autre article : « Ensemble quand on peut, séparément s'il le faut, mais si possible, pas les unes contre les autres » (6). Mais je suis consciente que ce n'est qu'une formule.

 

Post-scriptum : on aura constaté que les phrases mises en exergue sont écrites par des féministes noires, un choix volontaire qui vient, lui aussi, d'un souci de me décentrer. J'ai très longtemps lu uniquement des féministes blanches, sans jamais penser à la couleur de leur peau et moins encore aux privilèges dont elles bénéficiaient – à commencer par celui d'être lues pour leur approche prétendument « universelle ». Il m'a fallu du temps et des remises en question pour diversifier mes lectures... et mes contacts. Je terminerai donc en réconciliant deux pensées qui se rejoignent, aussi précieuses pour moi l'une que l'autre :

« Le féminisme, est-ce le devenir hommes des femmes, ou le devenir autres des femmes et des hommes ? » (Françoise Collin)

« On ne démolira jamais la maison du maître avec les outils du maître » (Audre Lorde)

 

 

(1) Reni Eddo-Lodge, Le racisme est un problème de Blancs, Editions Autrement, 2018

(2) bell hooks, Ne suis-je pas une femme ? Editions Cambourakis 2015

(3) https://www.rtbf.be/info/societe/detail_un-magasin-condamne-pour-ne-pas-avoir-voulu-engager-un-homme?id=1000165, consulté le 24 août 2018

(4) bell hooks, op. Cit.

(5) bell hooks, op. cit.

(6) L'égalité hommes/femmes est-elle soluble dans la diversité ? Dans Les défis du puriel, ouvrage collectif de Tayush, Couleur Livres 2014

 

L'école est finie

Moi j'aimais l'école. Malgré ce qu'on n'appelait pas encore le ''harcèlement'', malgré ce que les profs ne considéraient pas comme des humiliations mais qui en étaient, malgré les exigences parfois démesurées de mes parents qui affrontaient leurs angoisses en se focalisant sur les points perdus, j'aimais apprendre, interroger, résoudre des questions au-delà de celles qui m'étaient posées. Je détestais les week-ends et les vacances, et les (rares) périodes de maladie qui me bouclaient à la maison étaient autant de drames.

J'étais bonne élève, en tout ou presque, répondant à la fois aux ambitions scientifiques de mon père et aux passions littéraires de ma mère. J'étais aussi une tête sans corps, sans émotions (du moins sans leur expression), aux révoltes aussi violentes qu'intériorisées. L'élève parfaite, en dehors de quelques détournements de consignes qui m'ennuyaient déjà.

Cet ''ennui'' et ces contournements m'ont sans doute sauvée du destin de brillante idiote qui m'était tout tracé. Je considère aussi comme une ''chance'' le fait que tout au long de ma scolarité, il y a eu plus brillante que moi, et que j'étais donc condamnée à rester la deuxième, l'éternelle ''Poulidor' comme dans cette délicieuse chanson de Coline Malice.

Anxiété de la performance, manque d'estime de soi

Tout cela me revient en ce moment où sur Facebook, des parents fiers et aimants annoncent la réussite de leur enfant aux innombrables épreuves qui commencent déjà en primaire, tandis que d'autres parents, non moins aimants et fiers, consolent le leur qui n'a pas passé l'obstacle. Il y a aussi, hélas, des parents tout aussi aimants mais gênés, ou furieux et malaimants, qui gardent leur honte et leur colère pour eux. Certaines écoles connaissent un taux d'échec hallucinant (reviens, Marguerite, ils sont devenus fous!)

Alors on glose sur le manque de ''bienveillance'' de certain·es profs après une année aussi éprouvante pour les jeunes (pour les profs aussi d'ailleurs). Mais la question à poser me semble plus fondamentale : c'est quoi, cette manie de l'examen, du certificat, qui commence dès le plus jeune âge, avant de contaminer de plus en plus le monde professionnel, avec ses "évaluations" menant ou non à des "récompenses", en termes de salaire, de reconnaissance ou plus basiquement même, de maintien dans l'emploi? En principe, il s'agit de faire le point sur les "acquis" et les capacités à aller plus loin; et si le but implicite était aussi (surtout?) de s'habituer au jugement des autres, au stress, à la supériorité de la concurrence sur la coopération, ce qui n'est pas sans effets sur le type de société dans lequel nous vivons?

Ce qu'exprime dans le Devoir le sociologue Antoine Baby, en évoquant une ''école d’obédience néolibérale dont le rôle est de maintenir en l’état les structures et le fonctionnement d’une économie néolibérale. Pour remplir ce rôle, il faut une école capable de produire et de maintenir des différences fonctionnelles entre les personnes de manière à fournir une force de travail stratifiée-hiérarchisée adaptée à la nature d’une économie de ce type. Il faut donc en fin de compte disposer d’une petite élite de gens très instruits et possédants pour prendre les commandes, mais aussi des gens moyennement instruits pour mettre en place les impératifs de la production et finalement de beaucoup de gens peu instruits pour la production ou pour constituer une sorte de réserve de main-d’œuvre''.

Et il poursuit : ''J’avance comme hypothèse de travail que cette école hautement sélective et discriminatoire est un facteur très important de la détresse des enfants et des adolescents comme elle se manifeste dans l’anxiété de performance, le manque d’estime de soi et la perte d’autonomie''.

Comme remède possible, il propose une école où notamment, ''il n’y a pas d’autres évaluations que des évaluations qualitatives où l’élève est comparé à lui-même et non à ses camarades''. Où il s'agirait donc d'amener chaque enfant, chaque jeune, le plus loin où il lui est possible d'aller, dans le respect de ses intérêts et de ses choix (qu'on peut appeler ''options''), là où les efforts font sens pour arriver à un but qu'on s'est fixé, même si on doit d'abord s'égarer en chemin.

 

Concurrence ou coopération

Je terminerai par un souvenir personnel. Je devait avoir 14 ou 15 ans et pour une fois, j'étais l'Anquetil (ou l'Eddy Merckx) de ma classe, avec un premier prix en français. Ce n'était pas une performance exceptionnelle, puisque j'étais dans l'enseignement néerlandophone. Non, ce qui m'a marquée, c'est la suite : après m'avoir attribué le maillot jaune et la médaille d'or réunis, l'école me les retirés, publiquement, en pleine cérémonie de remise des prix, parce que j'avais laissé copier à l'examen une camarade moins douée que moi. C'était censé m'apprendre la réprobation de la ''tricherie'', mais je l'ai entendue comme une punition d'un geste de solidarité. Une façon cuisante de faire savoir que la concurrence doit toujours passer avant la coopération.

Heureusement, cette leçon-là, je l'ai refusée avec toute la force que m'a donnée l'humiliation vécue ce jour-là.

 

Mis à jour (Dimanche, 27 Juin 2021 09:19)

 

"Te plains pas, c'est pas l'usine"

C'est un petit livre que toustes celles et ceux qui travaillent dans une association devraient lire. Car on y retrouve des questions que toute personne impliquée dans ce secteur est amenée à se poser tôt ou tard : pourquoi tant de précarité? Pourquoi tant de burn out? La professionnalisation de projets militants au départ n'a-t-elle pas perdu en « âme » et en cohérence ce qu'elle a gagné en efficacité?

Pour commencer, les autrices rappellent que les associations ne sont pas, ou pas seulement, des « collectifs » créés à partir de la base, dans une volonté d'auto-organisation qui se serait simplement professionnalisée au fil du temps. Pour beaucoup, il s'agit de compenser un désengagement de l'Etat, et plus largement des pouvoirs publics, pour une série de missions aussi indispensables que peu valorisantes : prise en charge des pauvres, des enfants en décrochage scolaire, des femmes battues, des victimes de discriminations... Il s'agit de réparer autant que possible la casse sociale. Ou au moins mettre des rustines.

En échange de cette prise en charge, les pouvoirs publics financent les associations, par des subventions mais aussi, et de plus en plus, par des «appels à projets», «appels d'offres», qui ne sont pas sans conséquences sur la situation des salarié·es de ces structures: augmentation exponentielle des tâches administratives (mes camarades qui ont rempli des montagnes de formulaires et des océans de rapports savent de quoi je parle), précarité des emplois, concurrence entre associations avec pression sur les coûts (et les salaires)... Avec un double bénéfice pour l'Etat: d'une part de sérieuses économies, les travailleur/ses de l'associatif étant moins « chers » que des fonctionnaires, et d'autre part, une forme de «pacification sociale», dans le sens d'une «canalisation des luttes».

 

Exploitation associative

Le chapitre consacré à l' «exploitation associative» est particulièrement parlant. Les exemples de contrats précaires sont spécifiques à la France, mais on peut aisément transposer au contexte belge: qu'on songe aux «Articles 60» qui permettent à des «bénéficiaires» des CPAS de vivre une expérience professionnelle durant 12 ou 18 mois, le plus souvent sans autre perspective que de retrouver... un droit au chômage. De leur côté, beaucoup d'associations ne pourraient pas fonctionner sans ces «emplois aidés», étant donné leur sous-financement, surtout pour ce qui est des subventions pérennes.

D'autres dérives sont spécifiques au secteur: l'appel au «dévouement» qui pousse parfois à ne pas compter ses heures (et surtout ne pas les faire payer), le recours parfois abusif au bénévolat, le déni des rapports de hiérarchie et de pouvoir, puisque tout le monde est censé se trouver dans le même bateau et devoir se serrer les coudes pour l'empêcher de chavirer.

Les autrices sont particulièrement sévères avec les directions et les membres du CA, soupçonné·es d'appartenir à un autre monde que les salarié·es, qui sont souvent issu·es des milieux avec lequels ils/elles travaillent, sans que cette proximité ne soit reconnue (ni surtout rémunérée) comme une forme de compétence. Les directions se feraient, avec trop de complaisance, le relais de cette idéologie de « dévouement » et tireraient de leur position des avantages économiques mais surtout symboliques, de l'ordre du prestige ou encore de la construction d'un réseau de relations, qui peuvent se révéler bien utiles pour une carrière future. Quant au CA, dont les membres ne sont pas rémunérés, «sa composition sociale n'est pas neutre : pour s'engager dans ce genre de structure sans être ayé, il faut avoir du temps et être familier de ce qu'impliquent des fonctions d'encadrement».

 

Et les bonnes pratiques ?

Certes, on peut reprocher aux autrices d'avoir construit un dossier uniquement à charge, la seule option proposée étant la solidarité entre travailleur/ses précaires et bénéficiaires, souvent plus précaires encore, contre des directions forcément complices de l'Etat. On aurait aimé trouver des exemples de bonnes pratiques (car il y en a), de contrats précaires transformés en postes fixes, de CA attentifs aux besoins des salarié·es (qu'on peut intégrer au CA pour éviter le risque de distance avec les réalités quotidiennes), de stratégies de contournement créatif des consignes officielles au bénéfice de toustes, et pas seulement de « l'association » comme concept abstrait.

Tel quel, cependant, l'ouvrage relève des pièges qu'on oublie parfois, dans le feu de l'action, même avec la meilleure volonté du monde. La conscience de ce qu'on vit, ou de ce qu'on fait vivre à d'autres, est déjà un pas pour sortir du cercle vicieux précarité-dévouement.

 

Lily Zalzett et Stella Fihn : Te plains pas, c'est pas l'usine. L'exploitation en milieu associatif. Niet ! Editions

Mis à jour (Mardi, 20 Avril 2021 09:24)

 

"Cancel culture" contre "culture du viol"

Un spectre hante les réseaux sociaux : une femme couchée, les yeux fermés, tandis qu'un homme déguisé en prince s'apprête à déposer un baiser sur ses lèvres (avec ou sans la langue, ce n'est pas précisé).

On ne sait si la femme dort, si elle est dans le coma ou morte. Cette dernière hypothèse rendrait la scène franchement glauque. Dans les deux autres cas, de sommeil ou de coma, il s'agirait «seulement» d'un baiser sans consentement. Ce qui représente, de fait, dans la vraie vie, une agression sexuelle.

Deux journalistes américaines en ont fait la remarque dans un article, concernant une nouvelle attraction de Disneyland basée sur l'histoire de Blanche-Neige. Elles s'étonnent qu'à la fin du parcours de l'attraction, l'entreprise ait ajouté une scène intitulée «Le vrai baiser d'amour», soulignant qu'un vrai baiser d'amour peut difficilement être échangé quand l'une des deux personnes n'est pas en état de donner son accord. Et c'est tout. Les deux autrices n'appellent pas au boycott, ni à la destruction de l'attraction, ni à la fermeture du parc : elles osent une critique.

Cela ne vaudrait pas la peine d'en parler si, sur les réseaux sociaux, tant de gens n'étaient montés sur les grands chevaux de la « cancel culture», et pas seulement les réacs patenté·es (en tout cas pas tentés par la nuance).

Les médias se sont à leur tour emparés de la polémique, en la reprenant dès le début.

Je n'y reviendrai donc pas. Juste quelques remarques.

 

Il serait une fois...

D'abord, pour celles et ceux qui hurlent au détournement de notre patrimoine («patrimoine» est bien le mot : un héritage venu des pères pendant que les mères préparaient à manger), qu'on se souvienne que les contes viennent de la tradition orale et que ceux (au masculin) qui les ont figés dans des textes y ont mis leurs propres choix idéologiques. J'ai ainsi appris en passant que les frères Grimm, dans leur recueil de contes, avaient inclus un certain «Le Juif dans les épines» où celui-ci est (évidemment) escroc et voleur. Le plus drôle étant que dans la version orale d'origine, le personnage n'était pas juif mais... moine. Comme quoi les contes sont adaptables aux préjugés et convictions de chacun (toujours au masculin dans ce cas).

Ensuite, pour les obsédé·es de la «cancel culture» qui menacerait la liberté d'expression (et surtout la leur) dès qu'un groupe minorisé ose une critique, on peut rappeler que cette critique relève aussi de la liberté d'expression (celle des autres). Titiou Lecoq l'explique brillamment dans sa chronique.

Enfin, au-delà même de la question du consentement, il y a l'image donnée de manière systématique par les contes d'une passivité féminine, celle de la princesse qui attend qu'un preux chevalier vienne la sauver. S'il semblera à certain·es excessif de parler d'une «culture du viol», on peut évoquer une «culture de la passivité»... qui participe, justement, de cette culture du viol. La femme attend, disponible, offerte.

Que dire alors de ce dessin de Coco, que ceux qui dénoncent la «cancel culture» brandissent comme une réponse pertinente à l'article des deux journalistes américaines ? Ce dessin (que je ne reproduirai pas ici, tellement je le trouve le déplacé ), faisant dire à un prince limite ridicule dans sa timidité (ou son respect): «Je... je... je peux t'embrassser?» et lui faisant répondre à elle : «Quel coincé... J'ai couché avec 7 nains, je te rappelle!» Message implicite : s'il y en a pour sept il y en a pour huit, pourquoi tu te gênerais ? Et au nom de quoi je pourrais refuser ?

Enfin, pour celles et ceux qui diraient que, plutôt que de s'acharner sur un imaginaire qu'on juge problématique, il est plus positif d'en construire un autre, je signalerai que c'est ce qui se fait : comme dans ce projet des Grenades (RTBF) consistant à réécrire les contes de notre enfance: «Il serait une fois».

Mis à jour (Mardi, 11 Mai 2021 10:49)

 

Nous n'irons plus au bois...

 

 

« Nos jeunes aiment le luxe, ont de mauvaises manières,

se moquent de l'autorité et n'ont aucun respect pour l'âge.

A notre époque, les enfants sont des tyrans. »

 

Ce n'est pas tous les jours que les médias internationaux s'intéressent à notre petite Belgique, quand il ne s'agit ni de la traque d'un tueur en série, ni d'un record de vie politique suspendue faute de gouvernement, ni d'un match de foot meurtrier... juste d'un micro-événement qui nous a valu, pourtant, de larges échos.

D'Arte à CNN, en passant par le Guardian ou le New York Times, ils ont été nombreux à s'intéresser à la désormais fameuse « Boum » du 1er avril au Bois de la Cambre. Non pas pour le rassemblement lui-même, comme il y en a désormais un peu partout, que ce soit sous forme d'une protestation organisée ou d'un simple défoulement ; non, ce qui a interpellé ces médias, c'est la brutalité de l'intervention policière. « On dirait la cavalerie qui part à la guerre », écrit quelqu'un sur la page Facebook du New York Times.

Pendant ce temps, chez nous, l'image choquante d'une jeune femme percutée par un cheval de la police est présentée au JT de la RTBF d'un simple "sur les réseaux sociaux, certaines images comme celles-ci provoquent l'émoi"... au milieu d'un sujet de près de 10 minutes consacré aux affrontements au Bois de la Cambre. Ce qu'on peut vraiment appeler un "service minimum".

Violences policières...

On peut certes critiquer une initiative qui ne fut au départ qu'un poisson d'avril, dont le succès indique quand même un niveau d'exaspération d'une partie de la population, avec la contribution involontaire d'une météo estivale. On peut détester la violence de certains, dont on ne peut ignorer qu'ils étaient venus avec l'espoir d'en « découdre », y compris contre de malheureux chevaux qui n'ont jamais eu de vocation répressive dans leur plan de carrière... On peut aussi, du haut de son expérience de vie, promettre à ces jeunes qui crient « liberté, liberté ! » en dénonçant une « dictature », un billet gratuit dès la réouverture des frontières pour des vacances en Birmanie, pour prendre un exemple au hasard. On peut enfin s'indigner aux côtés de soignant·es, même s'il n'existe aucune preuve de contaminations massives après des rassemblements en plein air (qu'on se rappelle, chez nous, les mises en garde alarmantes après la manif antiraciste du 7 juin, et après... rien.) Ce que confirme d'ailleurs Yves Coppieters, qu'on ne peut accuser de Covid-déni : « Il y a eu plusieurs rassemblements tout au long de la crise : on n'a jamais fait de suivi des manifestants pour savoir s'il y avait des contaminations en plus, mais on n'a jamais eu de signes épidémiologiques dans les jours qui ont suivi. »

Mais on peut aussi s'étonner, à l'inverse, de l'acceptation de ces brutalités, y compris de la part de gens qui n'ont eu de cesse, ces derniers mois, de dénoncer les violences policières, dont parfois ils/elles ou leurs proches ont été victimes lors de manifestations non autorisées... Comme l'écrit avec colère Claude Semal dans le webmagazine l'Asymptomatique "Plus grave, à mes yeux, des milliers de gentils démocrates ont applaudi à leur fenêtre numérique, sur le mode « bien fait pour eux », « ils n’avaient qu’à pas». Avant de s’en prendre au corps, le virus s’en prend visiblement parfois au cerveau.”


... Problème de bourges

Le dernier argument pour justifier cette attitude contradictoire, c'est que les fauteurs de troubles du Bois de la Cambre seraient des "bourgeois". Passons sur l'analyse sociologique express des participant·es à la fausse "Boum", et sur l'idée tout de même un peu surprenante que les violences policières seraient tout à fait acceptables, si elles ne visent pas les plus pauvres et/ou les personnes racisées. Pour autant qu'on sache, les mobilisations de jeunes pour le climat ne rassemblaient pas majoritairement des précaires en décrochage scolaire, sans s'attirer pour autant des reproches d'illégitimité.

Mais voilà encore un motif d'étonnement : il y a un an, le discours progressiste pointait le fait que les mesures de confinement (y compris l'enseignement à distance, les restrictions de déplacement et de contacts sociaux...) étaient plus difficiles à vivre dans un petit appartement que dans une maison quatre façades avec jardin; aujourd'hui on peut lire que "Le demi-confinement, pour toute une série de personnes, ne change pas grand-chose à cause de leur précarité socio-économique. Ne pas aller au restaurant ou ne pas partir en vacances, ne pas aller se faire les ongles ou se faire masser, pour une série de personnes, c’est le cas depuis toujours !" Ces mots (interview dans la Dernière Heure du 3 avril) sont de Céline Nieuwenhuis, de la Fédération des Services Sociaux, qui a joué le rôle d'"alibi social" dans une série de groupes d'expert·es conseillant le gouvernement, et qui a dénoncé à maintes reprises l'absence de prise en compte des besoins des classes populaires dans les mesures prises par les autorités.

 A quoi on pourrait répondre ceci : il ne s'agit pas simplement de la fermeture des restos et des salons de massage, il s'agit de restrictions de la vie sociale, et celle-là est sans doute encore plus précieuse dans les quartiers populaires et précarisés, pour sa dimension de solidarité et d'entraide. On a pu lire des témoignages de femmes seules avec enfants, expliquant combien les limitations sévères des contacts autorisés leur compliquaient la vie de tous les jours. Quant aux restrictions de voyage, ce n'est pas seulement l'interdiction de partir au ski, mais aussi cette journée à la mer dont on veut priver celles et ceux qui n'ont pas de résidence secondaire, ni les moyens de louer un appartement pour une semaine... On peut ajouter que l'Horeca ne se réduit pas à des restos de luxe ou les salons de thé, mais qu'il y a aussi des cafés populaires qui sont parfois le seul plaisir de personnes à petit revenu. Alors prétendre que les restrictions actuelles sont des problèmes de "bourges", ça me semble totalement à côté de la plaque.

On peut rappeler aussi que les restrictions concernent également des activités parfaitement gratuites : "Les parcs sont les jardins de ceux qui n'en ont pas", comme dit le bourgmestre Close quand il se souvient qu'il n'est pas seulement le chef la police. Et même en dehors des parcs, il y a la rue, où les rassemblements sont tout autant interdits, avec la même incohérence qui ne fait que semer la confusion et attiser la colère (en quelques jours, on est passé de la bulle extérieure de quatre à celle de dix puis retour à celle de quatre...)


Méchant virus ou coup de matraque

Alors non, je n'irai pas au bois à la prochaine annonce de « boum », d'une part parce que ce n'est plus de mon âge, et d'autre part par prudence, ne sachant ce qu'il faut craindre le plus entre le méchant virus et le coup de matraque ou de sabot. Si j'avais des petits-enfants, je leur déconseillerais de se rendre à ce type de rassemblement, à supposer que mon avis les intéresse, ce qui est peu probable.

Il me semble qu'il y a aussi un vrai risque de récupération du ras-le-bol par des « complotistes » de tout poil et/ou l'extrême-droite. Cela fait un an que Bernard de Vos, Délégué aux Droits de l'Enfant, crie dans le désert pour que les jeunes soient associé·es aux mesures qui les concernent et que leur mal-être soit pris en compte autrement qu'en les renvoyant individuellement chez les psys... Mais rien n'a été fait, et il est trop facile de traiter d' « irresponsables » celles et ceux à qui, justement, on a dénié toute possibilité de prendre des responsabilités.

 


PS : Pour en revenir à la citation du début, de qui est-elle ? Alexander De Croo ? Frank Vandenbroucke ? Erika Vlieghe ?

Non, Socrate, Ve siècle avant Jésus-Christ

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mis à jour (Lundi, 05 Avril 2021 18:55)

 
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